23 juillet 2016

Festival d'Avignon juillet 2016 Ateliers d'écriture 15-17 critiques culturels de la CCAS

Des vacances

Des nouveaux amis

Une colo, un camping

Une piscine, un festival

des spectacles, du théâtre

de la danse, du rire

Du soleil, des critiques

 

Céline

 

 CONTRE COURANT

18h CRI Kiaï compagnie

 Un spectacle d'acrobatie grandiose.

Des artistes talentueux vous promettent un moment vibrant, aérien et époustouflant.
Les artistes nous proposent une introduction décalée et pleine d'humour sur le thème du rassemblement. Ce spectacle participatif joue sur le talent d'improvisation d'un rappeur dynamique et d'acrobates souplissimes.
Les artistes et particulièrment le premier nous proposent des figures à mi-chemin entre la danse hip hop et l'acrobatie. Ils maitrisent parfaitement des figures incroyables qui demandent souplesse et habileté.
En bref, un spectacle impressionant bien qu'un peu répétitif.

 Kelia, Sandra, Lise

 

 IN 

TIGER 

Tigern est une pièce de théâtre écrite par Gianina Carbunariu et mise en scène par Sofia Jupither. Son titre, qui signifie « tigresse » en suédois, est parfaitement représentatif du thème de la pièce, puisque cette dernière se base sur l'histoire (vraie) d'une tigresse échappée d'un zoo dans une ville de Roumanie, il y a de cela cinq ans. Les témoins défilent, un chauffeur de taxi, un couple de touristes et même un trio d'oiseaux, alias un corbeau, un pigeon et un moineau (car oui, les animaux ont bel et bien leur voix dans ce spectacle, et c'est aussi ce qui en fait toute la dimension). Sous l'humour piquant des protagonistes se cache une véritable critique de la société, où l'auteur pointe du doigt la délicate notion de l'étranger et de l'inconnu, dont la tigresse est ici l'allégorie. Les scènes nous laissent à la fois amusés et déconcertés ; elles s'étirent un peu trop parfois, dans ce décor simple au possible, avec pour seuls accessoires quelques chaises et un micro. On rit des mimiques du corbeau, s'attendrit de la douceur du moineau, mais surtout, on se questionne sur la place et le destin de cette tigresse, de cette étrangère, dans un monde où on ne veut pas forcément d'elle. Le message reste implicite et pourtant indéniablement fort, laissant non pas un sentiment de satisfaction, mais comme une question en suspens dans nos esprits.

 

Sarah, jeune du camp CCAS

 

 

TRUCKSTOP

 

De Lot Vekemans

Une mère teant un bar routier, sa fille fragile et un jeune camionneur paumé.

il y a des moments j'en ai eu des frissons. Beaucopup de flashbacks et une mise en scène intéressante.

Thomas, jeune du camp CCAS

 

Tu écris souvent Thomas ?

Oui régulièrement j'écris des billets d'humeur. Avant j'écrivais sur un carnet mais maintenant j'écris sur mon téléphone. Je trpuve que c'est plus rapide que de corriger sur papier et ça me laisse plus de liberté pour mon imagination. J'écris quand je ne vais pas bien, quand j'ai des coups de blues. Ca me plait que les jeunes s'identifient à mes états d'âme. Je n'arrive à écrire que quand je suis triste, si je suis gai ça ne marche pas.

 

Going Home

 

j'aime bien ce titre , il est assez parlant.
Ce spectacle diffuse des émotions que le narrateur veut nous faire partager ce qui fait que ce spectacle est une expérience inoubliable.

Il raconte la vie d'un jeune Ethopien à qui il arrive plusieurs aventures autant bonnes que mauvaises.

La mise en scène inclut un narrateur et deux musiciens. Le décor fait penser au pays natal du narrateur avec la projection d'un petit film. Les deux musiciens jouent le rôle de comédiens de temps en temps dans la pièce.

Ce spectacle m'a énormément ému et beaucoup plu avec le jeu du narrateur, la musique entrainante qui m'a donné envie de suivre l'histoire.
Je conseille vraiment ce spectacle pour les personnes qui aiment voyager, il a vraiment sa place au festival d'Avignon.

 

Andreï, jeune du camp de la CCAS

 

 

Intrigues dans la cour des Damnés 

S'il y a un spectacle que je conseille d'aller voir, c'est bien les Damnés.

Une mise en scène époustouflante, des comédiens prodigieux et des personnages ambitieux. Certes on me dira que le scénario est le même que celui du film, dont il est inspiré mais je dirai qu'il ne s'agit pas d'un véritable argument puisqu'on peut dire la même chose de chaque film ou spectacle tirés d'une autre œuvre.
Dès le début de la pièce on est plongé dans une intrigue autour de la gestion d'une manufacture fournissant le mouvement national nazi qui s'annonce intéressante. Un peu difficile de repérer qui est qui cependant. Un personnage incroyable entre tous, Martin, dérangeant, fou, intriguant. Il nous permet de faire un parallèle avec la victoire de la folie à l'époque à laquelle se déroule cette pièce. On peut le voir sous différentes formes, manipulé puis manipulateur, dangereux à la manière d'une bombe prête à exploser à chaque instant entre nos mains. Pour ce qui est des autres personnages, le spectateur ressent tour à tour de la haîne puis de la pitié à leur égard.

Ce spectacle a tout pour être le spectacle phare du festival et je conseille à quiconque cherchant un spectacle de qualité pour ressentir des émotions fortes d'aller le voir. 

Maël , jeune du camp CCAS

 

 OFF

Ana ou la jeune fille intelligente

De Catherine Benhamou

Au théâtre du coin de la Lune à 16h

« Mariée à mort !

Poétique, doux, charismatique, original

On s’attendait à un spectacle de marionnettes mais ce n’était pas vraiment ça.

On s’attendait à un spectacle divertissant mais ce n’était pas du tout ça

En fait on a été surpris de bout en bout, pour le meilleur et pour le pire.

Ana, d’abord jeune fille puis femme, nous explique dans un langage très imagé qu’elle a été mariée de force à son oncle.

On suit son cheminement intellectuel, son désespoir et la réflexion qu’elle nous livre sur son mariage.

La mise en scène est originale, très simple et dépouillée. Un rideau transparent nous permet de voir l’ombre des comédiens dans l’arrière scène.

Le jeu des comédiens fait ressentir les émotions intensément et donne une dimension politique très sensible à l’histoire. Le regard de la marionnette est très fort, tout le charisme de la pièce repose sur elle. Cette pièce est  complexe mais si riche sur le fond et la forme qu’elle mérite d’être vue.

Loic,  Jeune du camp de la CCAS

 

 

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26 février 2016

L'instantané du moment présent, Auroville, Inde

Une première rencontre
Une des cinq habituelles capsules vert tendre remplie de sa multitude de graines noires flottait ce matin, telle une bouée dans ma tasse, à la surface du liquide corsé qui quotidiennement coulait dans ma gorge et me réveillait d'un frisson de bonheur et de chaleur.
Toutes ensemble, elles attérissaient rituellement sur le fond en verre de la thermos en plastique grise après s'être laissées déchirées par mes incisives.
Une quinzaine de minutes leur suffisait pour infuser leur saveur singulière, discrète et suave à ce breuvage brûlant.
De temps en temps ma petite cuillère encore imbibée de miel la récupérait en la serrant contre la paroi et elle glissait au centre de sa concavité.
De nouveau dans ma bouche, je la mâchouillais allègrement pour en extraire la légère amertume de son suc jusqu'à ce que plus rien n'existe.
Ma première rencontre avec la cardamome date d'un voyage en Jordanie, le boutiquier de l'échoppe nous avait servi dans une petite tasse blanche sertie de métal argenté un café parfumé étonnant.
Cet engramme réveillait peut être en moi une habitude orientale inscrite depuis plusieurs vies
Sylvie H.

17 janvier 2016

Bonne année 2016

 

Bonjour et bonne année 2016,

Que la joie inonde ton coeur de bonheur, comme un soleil illumine la part sombre qui voile ton âme créatrice,
Qu'un sourire transforme la face morne de ton quotidien laborieux et parfois humiliant, en une splendide lune, brillant de tous ses feux, passionnés et créateurs.
Que la Lumière t'éclaire de sa puissance éblouissante, qu'elle te révèle à toi-même, comme un écho qui te renvoie ta propre voix pour que mieux tu t'entendes.
Que ton être s'ouvre et s'épanouisse, comme le lotus aux mille pétales d'arc-en-ciel, joyau surgit des boues de la Création même, symbole magique de la transformation intérieure vers ton âme vraie et magnifique.
Que ton coeur, comme un soleil magnifique, incendiant de sa lumière purifiante, brûlant de son Feu Divin, toutes les scories de ton passé obsolète.
Que ta vie soit le vent qui souffle son inspiration, dans les voiles de ton vaisseau de papier, et que les éclats d'écume s'impriment comme des lettres humides sur les pages de ta vie à venir.
Que ta parole soit impeccable, en tous lieux et circonstances, pleine de cette compassion et de cet Amour Inconditionnel, comme un phare puissant, face à la parfois sombre réalité de la vie.
Que la puissance de tes mots, boulerverse le coeur durcit de l'homme, perdu dans les turbulences de sa vie d'esclave moderne.
Que ton regard, comme un faisceau cosmique, perce la carapace de la misère humaine et de la violence quotidienne, pour y voir surgir toutes les beautés de l'âme humaine.
Que l'Amour soit ton guide, en toutes circonstances.
Que l'Amour soit la clé, de celle qui ouvre toutes les portes aux serrures rouillées par la peur et le doute.
Que l'Amour soit ton âme, pour combattre les ennemis de la paix et chasser les fantômes de nos peurs anciennes.
Que ton amour puissant transforme ton passé de misère en compost merveilleux, que tu répandras dans ton jardin d'aujourd'hui pour y voir pousser les fruits de ton futur.
Que l'Amour soit ton guide.
Que l'Amour soit.
Amen et Alleluia

 

                                                          VERONIQUE J.

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14 décembre 2015

Recettes de cuisine sous un autre angle

Claude De Warren

 

Le faisan au cognac

 

Tout son groupe parlementaire était rassemblé. Ils avaient leur tête de raisins secs, celle des mauvais jours. Il leur servit un cognac et les laissa macérer à loisir. La farce avait assez duré. Il avait bien préparé son discours et leur exposa son programme. Il s’agissait de ne plus se faire pigeonner, encore moins d’être les dindons de la farce. Il fallait chauffer l’hémicycle comme personne ne l’avait encore fait. On leur embobinerait la tête et le cœur, on les barderait de propos bien ficelés, pas trop salés, mais pimentés à loisir. Par d’habiles propos, on les laisserait mijoter. Et quand ils seraient cuits à point, il leur servirait l’essence même de son programme : « la recette du faisan au cognac ».

 

 

Vivre sa nostalgie avec un ingrédient

 

La confiture de mûres.

 

C’était toujours à la fin des grandes vacances, une épopée et un record à battre : combien ferait-on de pots de confiture de mûres cette année. Je me piquais au jeu, mais  mes frères, eux, avaient horreur de se faire écorcher par les ronces.

Moi, ce qui me réjouissait par avance, c’était la grande marmite en cuivre qu’on astiquait pour l’occasion, l’odeur des fruits éclatés que l’on pressait dans un grand torchon, et l’écume, surtout l’écume, qu’on étalait encore brûlante sur les tartines. Et pour finir, les pots alignés que l’on contemplait religieusement.

Mais la paraffine que l’on faisait fondre pour en recouvrir les pots était aussi, hélas, le signal de la fin des vacances. J’en aurais presque pleuré. 

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29 novembre 2015

Ecriture dans le voyage

23 octobre 2015

Exercice 1 : Écrire un texte contenant chacun des mots de la liste – Donner un titre.

TERRE ; GALET ; RUBIS ; HORIZON ; COLONNE ; TRAVERSÉE ; COMPAGNON ; PAQUET ; BRISE ; COMTEMPLATION ; MOUVEMENT ; NATURE ; ART ; REMARQUABLE ; ÉTRANGETÉ ; INCONNU ; EXTASE.

 

 Découverte

J'aimerais vous parler d'une aventure remarquable, non pour ce qu'elle comporte d’étrangeté ou d'inconnu, mais parce qu’elle se trouve au point de départ d'une transformation profonde de mon être d'un mouvement irréversible de mon âme.

J'aurais pu choisir de vous raconter cette plage noire où à l'aube d'un jour d'orage, sous un ciel graphité incliné sur une mer terne, je trouvais par milliers, roulant dans le ressac, des éclats de verre polis, compagnons azuréens, émeraude ou rubis de galets ronds et gris bercés par les vagues.

Pourquoi pas vous décrire la traversée du grand sud là où la terre tremble frémissante dans l'horizon, là où le vent soulève des colonnes de sable et vous jette des paquets brûlants dans les yeux, là où la nature impertinente brise les conventions, se moque de l’équilibre, se délecte de barbarisme et d’excès?

Non, pour expliquer ce choc, ce bouleversement, il faut parler de l'art de la contemplation, du voyage intérieur, de la grâce dans l'abandon, de la révélation d'une beauté simple et franche. Dans l'extase que l'on éprouve à accepter ce que l'on ne peut changer et à embrasser ce qui nous aspire à aimer, j'ai réalisé une découverte extraordinaire.

 

 

Exercice 2 : À partir du titre du texte précédent écrire un nouveau texte.

La découverte

Je fis la remarquable découverte à l'heure de la sieste, dans la torpeur des heures chaudes, alors que Phébus au zénith dominait l'horizon. Par l'ouverture d'une porte, j'ai vu Gabrielle nue, assoupie sur le carrelage couleur rubis qui reposait échouée au galet de la chambre en quête d'une fraîcheur élusive. Au corps-à-corps avec la tomette dans la pénombre traversée de colonnes diaphanes montant en rayures moirées jusqu'aux persiennes, elle respirait, soulevant une brise ample qui animait une mèche de ses cheveux retombant dans l'instant lui chatouiller les narines.

Au dessert Gabrielle avait soufflé seize bougies rose et bleue. Des vestiges du gâteau, elle avait pioché des flocons de crème nature qu'elle suçait bruyamment à son index en faisant claquer sa langue. Par gaminerie, elle avait déposé des houppettes de mousse sucrée sur le bout de mon nez qu'elle venait ensuite cueillir en m'embrassant. Cousin timide, cousine espiègle, inséparables compagnons des grandes vacances, nous vivions liés par une complicité ambiguë ; mélange confus fait de niaiserie, d’amitié et d'attraction. Elle découvrait les armes de la séduction et affûtait les couteaux de ses charmes au diamant de ma dévotion. Moi, je mesurais ma valeur au baromètre de ses mouvements d'humeur. L'oncle Georges, tandis qu'il lui servait deux doigts de mousseux, avait déclaré qu'elle était une jeune fille à présent, mais c’était une femme que je voyais à plat ventre en travers de la terre cuite, une femme qui me fascinait et me troublait bel et bien. Arrimé au chambranle, le souffle court, l’œil collé à l'huis, je subissais l'empire d'un besoin exigeant encore qu'incertain. J'endurais les affres d'une douleur sourde, la tyrannie d'un garrot pressant. Malgré l’étrangeté d'une faute dont j'ignorais le sens et en dépit du malaise sournois qui m'habitait, je capitulais et laissais volontiers mon regard clandestin se glisser à la découverte de cette terre inconnue. J'osais, dans l'ombre de mon observatoire, explorer la banquise ardente, déchiffrer cette charade chimérique.

Je fus, ce jour-là, captivé par la contemplation de l'anatomie au féminin. Et je reçus à mon insu, un baptême en coup de poing, un émoi sensuel délicieux, une révélation charnelle d'ordre mystique. Voyeur en herbe je scrutais avec avidité le corps offert de Gabrielle. Je consignais à ma mémoire le grain lisse et tendu de sa peau blanche. L’épiderme parcourut çà et là de frissons à peine perceptibles comme on en voit frémir aux flancs des chevaux. Je constatais le plissement chiffonné de la plante de ses pieds qui me laissa quinaud et le sculpté de ses chevilles fines qui me plaisait autant que la fibre nerveuse de son tendon d'achille. En remontant le fuseau galbé de ses jambes, j'ai pris note d'une petite veine bleue battant dans le creux de son genou alors que sa rotule écrasée de travers sur le sol jouait le déboîtement. Je tremblais en constatant la longueur de ses cuisses effilées et fermes, que, pourtant, je connaissais bien, pour compte de nos baignades à la rivière. Les deux orbes laiteux qui les surplombaient me tinrent en alerte un long moment, mais en vérité, plus que ses fesses, ce sont de petits détails qui aujourd'hui enflamment encore mon souvenir. La pliure divinement anodine là où les cuisses se rattachent au siège, mais aussi et surtout, au-dessus des globes arrondies deux petites dépressions aiguës marquant dans le creux du dos le poinçon d'un orfèvre de génie, créateur de cette œuvre d'art. Enserrant les demi-lunes phosphorescentes des hanches anguleuses et abruptes basculaient vers le sol protégeant un ventre tendre et blanc que j'apercevais de biais. Chaque respiration séparait discrètement l'abdomen de l'argile que le renflement moelleux revenait épouser à chacune des inspirations de Gabrielle.....Au delà des fesses, la taille se resserrait délicieusement pour aussitôt s’évaser vers le plat du dos qu'un remous parcourait quand les côtes roulaient sous la peau. Le haut du dos, les omoplates et le coup se trouvaient dérobés à ma vue par une manne de cheveux noirs, seul perçait un rebondi blanc de peau brillante séparant les boucles épaisses qui cascadaient de part et d'autre de l’épaule isolée. Les bras filiformes et vifs reposaient à plat sur le sol semblant répondre à un ordre : « Mains en l'air ! » Plus loin des poignets délicats rattachaient les membres aux mains que j'avais pour habitude de prendre dans les miennes. Je restais longtemps immobile, statufié dans l'extase qui me consumait. Bien sûr, j’étais secrètement amoureux de Gabrielle, mais soudain je faisais l'apprentissage du désir que j'avais d'elle. Ce trouble, je le savais déjà, annonçais l'aube d'une gêne souterraine qui désormais changerait la candeur de notre entente. Ce jour-là, je faisais prématurément un pas hors de l'enfance, je perdais un peu de mon innocence.

Trois heures tintèrent à l'horloge Empire qui trônait sur la commode comme s'il s’était sagit des trois coups d'un lever de rideau. La belle se mit en mouvement, s’étira comme un chat, se levant d'un mouvement tout aussi félin, elle enfila la robe jaune abandonnée en paquet dans le grand fauteuil. Elle chaussa des espadrilles trouées et sortit vers le parc par la porte-fenêtre. En un coup de baguette magique, et du fait de la familiarité du vêtement et du délié des mouvements, Vénus disparaissait, et c’était ma cousine Gabrielle réapparue que je voyais maintenant s’éloigner dans la lumière aveuglante de l’après-midi...

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23 octobre 2015

Nous sommes sensibles aux couleurs

Choisir une couleur, écrire son ressenti.

Le Noir

Mais qu'est-ce que le noir ? Qui y a-t-il dans cette anti-couleur ?

Le plumage du corbeau, présente une variation étonnante de bleus, de verts, de mauves et de violets qui juxtaposés donne bizarrement un effet d'absence de couleur, un noir intense enfanter de toutes les couleurs.

Dans mon métier quand on veut rendre le noir  absolument opaque pour en faire un noir 'riche', on y rajoute par dessous une légère trame de Cyan ou de Magenta. Cet accent de couleur viendra 'clore' les pores du noir appliqué en surface. N'est-il pas paradoxal que le noir qui empreint l’œil d'un champ d’obscurité absolu, dépende intimement pour son dessein des couleurs qui en forment l’antithèse ? Le mystique y reconnaîtra l'humour du Dieu créateur, le pragmatique l'intelligence du cosmos.

J'ai toujours envié les gens à la peau sombre, pour ce que les vêtements  de toutes les couleurs les siéent indifféremment... sauf peut-être le noir.

 

 

Écrire un texte autour d'une couleur.

À propos du rose

L'autre jour, je me remémorais cette lubie de l'enfance quand nous inventorions, tout ce que nous en étions convaincus, nous singularisait les uns des autres. De nos goûts nous avions fait un miroir à partir duquel nous présumions observer les reflets du caractère de chacun.

Pendant la recréation, dans la cour ou sous les préaux, aux anniversaires, à l'heure du goûter, le mercredi chez les copains, au tennis ou à l’équitation nous n'avions de cesse de nous questionner les uns les autres: « C'est quoi ton animal préféré ; ta voiture préférée ; ton héros ; ton chanteur ; ta saison ; ton jour ; ton pays ; ton gâteau ; ton bonbon ; ton jeu ; ton équipe préférée ? » Mais dominant toutes les autres interrogations il y avait l'absolue sainte patronne des investigations : « C'est quoi ta couleur préférée ? »

Cette question m'embarrassait beaucoup et me plongeait intérieurement dans une perplexité acerbe. En effet aucune des couleurs de l'arc-en-ciel ne s'imposait à moi avec autorité ou évidence, mes réponses changeaient donc souvent, et il me semble bien que toutes manquaient d’enthousiasme et de conviction.

Me laissant porter aux inclinaisons de ma mémoire musarde et de mon esprit songeur, je me pris tantôt à envisager quelle réponse je ferai présentement à cette question. En considérant l'hypothèse, j'ai découvert un clair-obscur qui bride mon élan, qui désavoue mon ressenti. Aujourd'hui encore je conçois les mêmes scrupules à répondre que j'en avais à l’âge tendre.

J'aimais le rose, au demeurant celle-ci reste ma couleur favorite. Mais les conventions, dont par ailleurs j'endossais tout de go la croyance, énoncent un autre axiome : Les garçons se doivent de choisir le bleu, les filles le rose ? Faire état de ma préférence m'aurais à coup sûr valu la désapprobation de mes camarades. Sans doute ressentais-je instinctivement le danger dans lequel me plaçait le paradoxe de mon choix ? Évidement, j’évitais l'ostracisme en suivant mon instinct, en taisant mon sentiment.

Et voici qu'à présent les griffures et les craintes de mon enfance refont surface. Effectivement, je prends encore le parti d'un effacement prudent et je constate que mes couleurs de prédilection se trouvent aujourd’hui diamétralement à l'opposé de mon rose chéri. Dés lors toute réponse que j'apporterai à la question constituerait une vérité tronquée qui m'interdit l’éloquence affirmative.

J'aime l’énergie du rose, sa jeunesse, sa douceur et toute la symbolique de romantisme chevaleresque qu'il évoque. Par contre au quotidien quelle galère !  Pour un garçon, choisir le rose revient à se livrer en pâture à une méchanceté dérivée de préjugés absurdes et rétrogrades. En société on affuble couramment d'étiquettes homophobes les hommes partial au rose. Pour autant, taxe-t-on de saphisme une femme qui affiche une préférence pour le bleu​ ? Tout le monde sait que les garçons naissent dans les choux et les filles dans les fleurs. Quant aux homosexuels, vous l'aurez deviné, ils naissent dans les choux-fleurs.

Le code vestimentaire masculin accorde au rose une place très restreinte. Rien ne s'oppose à une chemise rose coquille d’œuf voire même cuisse de nymphe sous un costard gris ou une cravate rose cerise portée sur une chemise bleue nuit. Imaginez maintenant un homme chaussé de baskets rose bonbon, un foulard rose fuchsia noué au col et revêtu d'un costume rose malabar sur une chemise jaune souffre. Avouez que comme moi, vous avez involontairement imaginé cet individu efféminé, ambiguë peut-être aussi sodomite. Dois-je rapporter ici les épithètes dont les 'braves gens' calomnieront notre homme, les bons mots qu'ils trouveront pour dénigrer son héroïsme – franchement arborer un tel accoutrement en société indique assurément une personnalité courageuse doublée d'une âme intrépide, triplée d'un cœur fier. Michel Polnareff s'estima contraint d'attester d’une évidence en chantant « Je suis un homme ». Cette profession de foi fut-elle nécessaire en raison des boucles exubérantes de sa chevelure dorée ou bien à cause de la paire de lunettes blanche – autre couleur féminine – juchée sur son nez ? Lopette, pédale, tantouze, tapette, tafiotte, frégate voilà quelque uns des quolibets qui fusait dans les salons à son propos. Ce vocabulaire peu employé par les invertis ou les voltairiens, demeure aujourd'hui encore tristement familier à l’armée des moralement bornés, des cérébralement limités. Bien-sûr il se peut que notre ami soit un milliardaire, que sa fortune le place au centre d'un théâtre consacré au politiquement correct, ou encore que les faveurs qu'il lui sied d'accorder le protège du franc parlé de son entourage à défaut de l'épargner de sa bêtise.

Si je vibre harmonieusement avec les nuances et la truculence du rose, je constate que ma garde robe en fait le démenti. Quant bien même les astrologues chinois me décerneront le signe du cochon – animal rose par excellence – j’évite néanmoins de partager cette préférence esthétique, à moins de me trouver en compagnie fiable et bienveillante. Au travail, à la fête de l’école, pour aller au spectacle ou faire les courses je me détourne du rose en faveur de tons plus conformes. Quand je m’apprête pour de telles occasions, mes couleurs de choix seront le noir, le gris et le bleu. Sagement mes appendices électroniques sont de couleur argentée.

                                                                                                                                            TAJ

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12 juin 2015

Ecrire son autobiographie

Dans le cadre d' ateliers de méthodologie:

COMMENT ECRIRE SON AUTOBIOGRAPHIE

 

CAROLINE   juin 2015

 

Je me souviens des moustaches de mon père...

 

Et pourtant cela fait déjà vingt ans qu'il ne les montre plus !

Pas facile la relation avec mon père … plutôt sur le mode hétéro agressif comme certains pédo psychiatres fumeux se plairaient à la qualifier – genre :

- Papa ! Pourquoi tu ne te coupes pas la moustache ?

- réponse : on ne met pas les coudes sur la table quand on mange !

Il faut dire que nos repas étaient quasiment pris tous les jours en collectivité et la table de mon père – alors directeur d'une maison de retraite - constituait un lieu stratégique. Nous étions en représentation – pas question de déchoir.

Et - avec ses belles bacantes – il se dégageait de mon père une autorité implacable ne souffrant aucune critique.

Bien mal m'en a pris donc de m'attaquer à ce géant que je n'eus de cesse de contester dès l'enfance …

Papa, pourquoi tu ne te coupes pas la moustache ? Juste une fois !!! je ne t'ai jamais vu sans moustache ! Je serais un homme – j'aimerais bien savoir quelle tête j'ai sans moustache.

- je t'ai demandé de ne pas mettre tes coudes sur la table !!!

 

A ce moment-là j'avais déjà pris un air renfrogné et mes coudes restaient partis liés à la nappe sur laquelle reposait le service.

Ma mère redoutant l'orage mais n'osant s'exposer aux foudres de son époux tentait une diversion – en vain. Tout espoir d'instaurer un dialogue avec mon père s'était évanoui et l'appel de sa fonction de directeur avait déjà repris ses droits.

 

Souvent je fondais en larmes et m'enfuyais hors de table à moins que ce ne fut l'inverse.

 

 

Isabelle

Auroville, 4 avril 2015

… Je me souviens du flux et reflux de la mémoire…

Les dernières conversations, savoir qui prend quoi pour cette sortie en montagne, le rendez-vous, sur le Vieux Pont. Le petit matin nous accueille, engourdis de froid et joyeux.

 

Les cahots de la route et les suspensions du break nous projettent les uns contre les autres. Plus tard, après un café pris avec le berger du village, assis près de la fontaine médiévale, nous partons en accordant nos pas, nous progressons lentement vers la crête ensoleillée.

 

De cette vallée de bruyères et genêts, une autre histoire se dessine. Notre passé avec l’Espagne, nos souvenirs de vacances, nos conversations. Hier soir, Modiano passait à « Apostrophes », sa retenue, ses silences.

 

Nous suivons du regard les mouflons sur les flancs abrupts, le berger rassemble ses troupeaux.

 

Puis, nous commençons la descente, joyeusement, bruyamment. Nous nous arrêtons pour cueillir des fleurs, des myrtilles. Nous trébuchons souvent, l’épreuve des cailloux…..

 

A toi, mon souvenir, mon ami dont j’ai tant appris. Tu vis dans mon cœur, j’ai souvent effacé ton nom, mais ton visage, ton sourire, tes peines m’apparaissent toujours au gré des rencontres et des émotions.

 

Je peux t’entendre…

 

-       Aujourd’hui, que veux-tu me dire à travers cette journée que nous avons si souvent répétée ? Pourquoi t’approches-tu ainsi dans ma mémoire ?

-       Tu es partie depuis longtemps. Tu t’étonnes d’avoir délaissé mon souvenir, ma présence. Mais tu vois, je reviens si facilement. Tu m’amuses.

-       Tu n’as pas changé, je ne comprends pas. Tu portes en toi, cette joie, cet émerveillement, cette tranquillité comme en ce dimanche d’été. Comment fais-tu pour jouer avec le calendrier ?

-       Je suis là, toujours là, à ta guise, tu choisis le refrain. Je te laisse rentrer chez toi, après cette excursion.

 

 

FRANCIS

Dans mon enfance, je me souviens des arbres de Noël chargés de bougies et de boules autour duquel toute la famille chantait, tournée vers la crèche de l’enfant divin.

Noël, sa préparation, le temps de Noël reste pour moi, de loin, l’une des meilleures périodes de ma vie qui se renouvelait chaque année.
C’est mon frère André qui préparait la crèche, on allait dans la nature chercher des petits bâtons, de la mousse, des feuilles pour construire la grange et la mangeoire où l’on mettait le nouveau né.
Moi même j’aidais, me coulant toujours à ce qui semblait le mieux à mon grand frère et progressivement avec de la mousse pour l’herbe, des graviers pour les chemins, ça devenait le lieu d’accueil de tous les petits santons à sortir le 24 décembre au soir. On mettait l’enfant Jésus bien emmailloté, on disposait le bœuf soufflant sur lui pour le réchauffer, l’âne gris et bien sur Marie et Joseph.
Les rois mages venaient pour l’Epiphanie.

Il y avait surtout le grand sapin plein de décorations de boules de verre tellement fragiles et d’étoiles, la grande étoile au sommet. En dernier on le chargeait de bougies aux flammes vivantes et dansantes à surveiller dans leur fantaisie à pouvoir tout bruler, mais nous laissant notre confiance.
Et en chœur on chantait tout un répertoire de Noëls classiques. Au fil des jours, durant cette période, on invitait des voisins, des amis à se joindre à notre joie. Parfois c’était la femme de ménage qui venait partager ses vieilles rengaines qui l’émouvait aux larmes.

 

04 Avril 2015

Écrire son autobiographie TAJ

Exercice 1

Je me souviens

Je me souviens, je ne me souviens pas, je ne me souviens plus. Des souvenirs je n'en ai pas, je n'en veux pas. Je ne me souviens de rien...archi-rien...

Et pourtant si... je me souviens.

Je me souviens du quadrillage sombre de la porte fenêtre sur le carrelage de ma chambre vide, pleine de ton absence. Je me souviens de trouver les bonbons que tu abandonnais sous mon oreiller. Je me souviens que je les acceptais honteusement, qu'ils avaient le goût de la trahison dans ma bouche. Je me souviens de la pénombre où tu reposais, de l'odeur d'eau de Cologne qui émanait du gant de toilette posé sur ton front. Je me souviens que je me languissais de la mollesse de ta joue, de tes bisous. Je me souviens de la trace salée que laissent les larmes, de la morve qu'on ravale et des poumons qui cherchent l'air. Je me souviens du téléphone qui réveille la maison en pleine nuit. Je me souviens de cette mort dérisoire qui t'as faite tant pleurer. Je ne le connaissais pas moi ce monsieur aveugle qui m’appelait mon poussin.

Je me souviens du marchant qui comptait vingt centimes de boules de gomme. Je me souviens que je le surveillais intensément. Je me souviens de ma première cigarette dans le cagibi, de l'allumette vive égarée dans les chiffons, j'ai bien failli démarrer un incendie ce jour là. Je me souviens de mon premier joint et que je me moquais de là où il me mènerait. Je me souviens de ma première branlette, ma première décharge, du bouleversement à la racine du sexe. Je me souviens du point virgule dans la démarche de mon premier amour, des yeux de chat de mon deuxième amour, des tatouages de mon troisième amour. Je me souviens de l'émail étonnant de mon grand amour, un charme fou. Je me souviens des slows embarrassés que j'endurais sous peine de passer pour un nul, je me souviens que je me sentais quand même très très nul. Je me souviens de mon premier baiser plein de dents entrechoquées de souffles courts. Je me souviens du concours du patin le plus long, comme j'aurais volontiers participé si seulement elle avait voulu. Je me souviens de la douche des garçons, du challenge des regards inquisiteurs, de mon zizi rabougri de honte. Je me souviens d’espionner la douche des filles. Je me souviens des cheveux détrempés, de la peau qui ruisselle, des membres graciles, des poitrines plates et lisses, des jambes maigres, surtout je me souviens de leurs rires. Je me souviens de n'avoir jamais percé le mystère de cette croisée qui me préoccupait tant.

Je me souviens des mandarines de Youssef au marché de Tanger. Je me souviens des churros, de la granizada, du marchand de pépites en face du cinéma Mauritania. Je me souviens des glaces de l'avenue des F.A.R., deux boules énormes, chocolat pistache, dans un cornet gaufré, une tonne de chantilly couronnée d'une vraie fraise. Je me souviens que je les mangeais seul, à l’arrière de l'auto. Je me souviens de Mademoiselle Onde en robe de bure et sandalettes. Je me souviens de Madame Mollar, si gentille malgré qu'elle fut soumise à la méchanceté des gosses et à un veuvage précoce. Et de Monsieur Floret qui hurlait broyé de douleur quand le cercueil de sa petite Clotilde disparaissait sous terre. Je ne me souviens pas de sa femme, elle le soutenait pourtant. Je me souviens du cours d'anglais de Monsieur Langlet où on ânonnait pendant des heures, lui avait la tête enfouie dans des livres d'ornithologie. Je me souviens des poseurs à la sortie du lycée et de la mijaurée des filles pour gagner des tours sur leurs motos. Je me souviens de Salah un immigré dans son propre pays. Qu'est ce qu'on a pu rigoler quand nous préparions le chanvre pour en faire du kif. Je me souviens de son reproche chaleureux après que je lui ai donné mon lit : « Frère je suis en retard au boulot maintenant que je dors sur tes ressorts ! » Je me souviens du surveillant général du lycée Descartes de Rabat ; quel con celui-là ! Je me souviens de l'air goguenard de Monsieur Gervais, Compagnon du Devoir, quand j’essayais la paire de souliers confectionnée de mes mains qu'à l’évidence je ne porterais jamais.

Je me souviens de mon estomac troué la première fois que j'ai passé du haschisch à la douane, et la deuxième fois et toutes les autres fois. Je me souviens des bulles dans la cuillère, des bulles dans la seringue. Je me souviens de la nausée tous les jours plusieurs fois par jour. Je me souviens du cheeseburger que j'engloutissais – vaut mieux avoir un truc dans le ventre avant de s'injecter – ça fait vachement mal les spasmes sur un estomac vide ! Je me souviens de notre première partie d’échec notre unique partie d’échec qui toujours restera pour moi la seule partie d’échec. Je me souviens de t'entendre dire « Viens avec moi si tu veux » pendant que tes yeux démentaient « Tu n'en auras pas le cran. » Je me souviens de notre mariage épique. Je me souviens de ce gnon et du sang chaud qui coula de mon nez. Je me souviens de Géraldine, toute rafistolée de fil de fer qui t'aimait tant. Je me souviens de cette bûche qui roula de l’âtre enflammant le matelas sur lequel nous dormions. Je me souviens de ce vendredi 13 avril dans une salle des douches de l’aéroport Charles de Gaulle. Je me souviens de l’immensité de la mer sur l’île de Lifou. Je me souviens de l'auberge de jeunesse de Nouméa, un ramassis de paumés géniaux. Je me souviens de Sylviane la main du destin, du gentil Suisse le l'auberge de Cairns et de Maria Basinski la poche du destin. Je me souviens d'Hilary la folie douce dans la démesure. Je me souviens d'Edna baleine grincheuse à plat ventre sur la pelouse en surplomb du trottoir. Je me souviens de Pierre bossu adorable avec l'hygiène d'une guenon.

Je me souviens de chaque tentative, de chaque échec, de chaque succès. Je me souviens de chaque regard rabaissant, de chaque regard aimant, de chaque mot blessant de chaque mot d'encouragement. Je me souviens de tout. Je me souviens surtout de ce que je voudrais oublier.

Je me souviens de la lettre de refus de l'Entry Service[1] d'Auroville.

 

 

Exercice 2 : Développer l'un des souvenirs de l'exercice 1 – Insérer un dialogue.

Premier souvenir : Je me souviens de l'air goguenard de Monsieur Gervais...

Compagnons du Devoir et du Tour de France. Comment ai-je bien pu me fourrer dans une galère pareille ?

Compagnon : Un mot qui donne à entendre camaraderie, fraternité, partenariat. Des copains moi, j'en ai pas. Mes frères m'ont toujours tenu à l’écart de leurs intérêts et de leurs jeux. Quant à l'esprit d’équipe... même les sports  auxquels je me suis adonné autrefois se distinguaient par leurs attributs individualistes – Tennis et Fumette – en vérité pas des apprentissages de complicité ni d'obédience.

Devoir : Oh pauvre ! À l’école les devoirs, moi je les rendais pas. Les obligations m'irisent, les civilités m'exaspèrent et les dettes j’évite d'en avoir. La notion de faire son devoir me révolte. À la caserne de Tarascon pendant le conseil de révision[2], le capitaine psychiatre que j'avais demandé à rencontrer me questionna :

« Jeune homme, qu'est-ce qui vous intéresse dans la vie ? »

« Me droguer. »

« Voyons, mon garçon, à part ça ? »

« Heu... Mmmm... Aarg... Pfff... Non, rien, j'sais pas... La défonce... Peut-être un peu l’alcool... » Proposais-je.

« P4.[3] » Déclara-t-il péremptoire, me reformant comme une sentence alors qu'à mes oreilles résonnait un chant de liberté.

Tour de France : Hé ben, moi qui ne pratique ni le tourisme, ni le cyclisme me v'là servi !

Rien donc, vraiment rien, n'aurait dû m'aguicher dans cet intitulé au paternalisme flagrant. Et pourtant... Me voici m'affairant dans l'atelier de Monsieur Gervais, Compagnon du Devoir, en notre belle ville de Lyon. Assis sur un tabouret bas, devant un établi bas, respirant la néoprène au milieu des rognures de cuir, j’achève ma toute première paire de chaussures. Par quelle fortune des astres, par quelle charade abracadabrante, moi le révolté impie, l'exilé marginal, le drogué par vocation, me dévoyais-je dans une aventure aussi atypique de mon caractère ?

Si je dois remonter les méandres de ma mémoire, déroulé le fil de l'histoire, j'en arrive à la constatation banale néanmoins exacte que tout commença de façon fortuite. Je sortais du BHV[4] Rivoli où je venais de commettre quelques larcins dont la nature m’échappe à l'écriture de ces lignes. Il faisait beau, il faisait bon, il faisait l'été. Alangui par mon pétard, dans la douceur d'un après-midi ensoleillée, mon pas flottait mollement au dessus des pavés du Marais. Pourtant mon cœur cafardait et ma tête grondait de révolte. Aujourd'hui pour la énième fois j'avais eu avec mon père un accrochage agro-bruyo-chameau au sujet de mon avenir. On ne se voyait guère, je n'habitais pas à la maison depuis plus d'un an, mais une ou deux fois par quinzaine séduis par la perspective d'un repas copieux j'avais la faiblesse de rendre encore visite à mes parents. Quand bien même, il ne faut pas me marcher sur les pieds. Papa, s'inquiétait donc pour mon avenir, sans s’inquiéter de ma passion pour les narcotiques ni des ecchymoses qui tachaient le creux de mes bras. Nous n'abordions pas ce sujet. Jamais nous n'y faisions allusion. Son désarrois se changeait en colère « Tu as refusé de passer le Bac, depuis tu fainéantes toute la sainte journée. À dix neuf ans, te décideras-tu enfin à te prendre en main ? Tu es nul comme tes frères ! J'ai eu trois fils j'ai fais trois idiots ! Que vas-tu donc faire de ta vie abruti ? » Moi, j'entendais « Quand disparaîtras-tu donc de ma vie parasite ? »

Ces prises de bec m'affectaient profondément. Elles me laissaient humilié et enragé. J'aurais voulu lui dire « Tu verras bien, vas ! Je vais conquérir le monde. Je vais faire de grandes choses, tellement grandes qu'alors tu auras honte de ne m'avoir pas reconnu plus tôt. Surtout je vivrai libre, pas comme toi, toujours soumis aux méchants, sans cesse consentant au pire. Un esclave moi je ne le serai jamais ! » Voilà ce que je lui lançais au visage par mon silence. En revanche, j'aurais mieux fais d'y croire à ces plans que je tirais sur la comète... Mais par quelle démence a-t-on jamais vu un enfant triompher de son père ? J'avais tout à prouver moi, lui il lui suffisait de dominer, de questionner, d'affirmer. A priori il tenait la partie haute du postulat. Alors je remballais ma morgue et mes incertitudes et je repartais, la rage au ventre, brûlant de trouver le moyen de prouver ma valeur.

Je quittais la Rue de Rivoli par la Rue de Lobau et je m'engageais flânant sur la Place Saint Gervais capturé par l'apparition basilicale de l’église du même nom. J'ai beau descendre d'une lignée d’athées endurcis, je garde – en dépit des principes de mon éducation – des égards pour les fastes de l'architecture fétichiste[5]. En plus je souscris entièrement à la déclaration de Karl Marx qui voudrait que : « La religion est l'opium du peuple. »

Opium : Dérivé du pavot, reconnu pour ses propriétés hypnotiques puissantes... et moi les drogues j'aime ça !

Je m’assis un instant sur la place, à l'opposé de l’édifice construit de pierres blanches et dont la masse ensoleillée se découpait sur un ciel bleu schtroumpf. Au pinacle du bâtiment, une croix de bronze imposante attestait des idolâtries dont l’église était à coup sûr le théâtre. Des ormes majestueux ombrageaient la place donnant au lieu sa beauté véritable, celle qui touche et transporte l’âme. Depuis mon banc, dans l'ombre fraîche, j'observais un couple de pigeons qui répétaient les mouvements de caméra d'un film X. Il la poursuivait en roucoulant furieusement. Elle faisait modestement la prude. Il se gonflait du jabot à en éclater comme dans la fable. Le prétentieux cherchait constamment à lui barrer le chemin. Elle accélérait, s’échappait d'une envolée et les voilà tous les deux battant l'air pour un instant qui se posaient un peu plus loin et recommençaient leur manège. Mon regard, à la poursuite des ébats des deux volatiles, accrocha sur ma droite un attroupement insolite. En retrait du coin de l’église, au début de la Rue de Brosse, un groupe d'adolescents accompagné par quelques adultes faisait le pied de grue sur un perron surplombant la chaussée. Les allures endimanchées déguisaient mal un embarras d'ordre provincial qui m'intrigua beaucoup et je m'approchais fouineur. Les jouvenceaux attendaient devant un immeuble ancien construit de biais à cheval entre la Place Saint Gervais et la Rue de Brosse. Le rez-de-chaussée de la maison revêtait un assemblage savant de fer de bois et de verre, l'effet en était classique et sobre. Des armoiries couronnaient la porte ; j'y reconnaissais l’équerre et le compas, il y avait aussi des bâtons, des écharpes, des pompons et divers objets que je ne savais identifier. En travers du fronton on lisait une inscription en lettres de bronze massif et avec un U à la romaine – COMPAGNONS DV DEVOIR – Au moment même où j'arrivais au pied des marches, deux gars sortaient du bâtiment par la porte grande ouverte sur la rue et sur l'assemblée.

Les jeunes gens dont le plus âgé devaient avoir au plus vingt cinq ans, exsudaient aisance et simplicité. Il y avait dans leurs manières un je ne sais quoi de familier qui me donna l'impression de les connaître déjà, je les aimais d’emblée. L'un s'appelait Jean-Baptiste, l'autre Benoît, l'un couvreur, l'autre carrossier tous deux Aspirants Compagnons. Ils proposaient une visite guidée de la maison et des ateliers. Bien que je fisse un peu tâche au milieu de cette troupe d'angelots, j'emboîtais le pas au groupe qui se forma à la suite de Benoît. La visite dura deux bonnes heures durant lesquelles je suivais, non pas tant les explications de Benoît, mais charmé par la beauté des lieux. Partout s'exhibait l'art des Compagnons : Les boiseries, le mobilier, les toitures, les charpentes, les escaliers, l'encadrement de pierre des portes et des fenêtres, l'arc boutant des cintres, les dallages, tout était beau, habile, excellent. Dans chaque recoin il y avait matière à s'émerveiller. Je n'attrapais plus que des bribes fragmentées de l'exposé de Benoît. J'avais disjoncté vers un autre siècle. Je remontais le temps à la rencontre du spectre de mes ancêtres, ces culs-terreux qui louaient leurs bras pour du pain et des racines. Je sentais vibrer en moi la même admiration que mes aïeuls devaient avoir pour ces Compagnons du Devoir qu'ils imaginaient maîtres de leur vie. Compagnons de la liberté qui voyageaient de ville en ville. Compagnons de la gloire que l'on attendait à la construction des cathédrales. Compagnons du bonheur que l'on fêtait avec dîner chaud et lit douillet. Comme ils avaient dû être envieux mes prédécesseurs les serfs et souffrir du poids de leur captivité en apercevant les Compagnons du Devoir disparaître au fond du vallon, tourner le coin du bois ou passer le pont.

Nous nous trouvions maintenant dans les ateliers impeccablement propres et rangés. Déserts à cette heure-là, il y régnait le calme incertain de l'activité en suspend. Benoît nous adressait d'une façon probablement inspiré par le mot – Devoir.

– En fin de journée et tout le samedi, les apprentis se rendent aux ateliers pour l'étude. Ils révisent les techniques apprises en entreprise et suivent l'enseignement des Aspirants et des Compagnons. Quand ils se sentent prêt, les apprentis travaillent à une pièce d'adoption. Les Compagnons décident de l'adoption d'un apprenti au titre d'Aspirant. Pour se faire ils examinent le travail soumis, et avec la Mère arbitrent sur le comportement du jeune au sein de la communauté. Un Aspirant peut séjourner dans toutes les maisons du Compagnonnage. Pour se perfectionner aux techniques et dans le savoir de son métier l'Aspirant entreprend un Tour de France qui peut durer plusieurs années. Finalement, après la réalisation du Chef d'Œuvre, l'Aspirant lors d'une cérémonie de réception accédera au titre de Compagnon. À ces mots, les chaperons ne se sentant pas de joie et pour montrer leur aise se dandinaient et caquetaient comme tout à l'heure les deux pigeons sur le parvis de l’église. 

Pourquoi n'ai-je pas fuis en criant à la niaiserie anachronique, à la phalange réactionnaire, à la secte ouvrière ? Avais-je succombé aux miasmes de la schnouff ou à la culpabilité que je cultivais vis à vis de mon père ? Allais-je renoncer à mes rêves de poésie maudite, mes ambitions scélérates et mes théories impudentes ? Voulais-je m'émanciper d'une existence qui me pesait en sourdine et dont j'avais en vérité un peu honte ? Avais-je mûri ? Je ne sais pas...

Nous étions maintenant rassemblés avec l'autre groupe dans la salle du réfectoire. La troupe des bleusailles formait un cercle étroit autour des deux hérauts. La visite touchant à sa fin, Benoît proposa de répondre aux questions. Je levais la main :

– Il y a-t-il des corps de métier plus recherchés ou plus accessibles que d'autres ?

– Les embauches faites dans des entreprises dirigées par des Compagnons déboucheront vers des apprentissages plus valorisants, mais dans certain corps de métier les places sont très rares voir introuvables. Autant dire que les formations de tailleur de pierre ou celles de pâtissier ne s'obtiennent qu'exceptionnellement. Les listes d'attente sont longues et ne désemplissent pas. En revanche nous manquons d’apprenti cordonnier, dans ce métier les admissions se font quasi instantanément.

L'augure était clair, je serais Compagnon cordonnier.

Je choisissais une voie opposée aux ambitions de papa qui ne respectait que l’intellect, cette contradiction transportait mon âme d'adolescent. Je m'y voyais déjà faisant d'une pierre deux coups. D'abord j'honorais la mémoire de mes ancêtres, ensuite et sans refus, j'allais me faire aux marches du palais, la tant belle fille lonla... En tous les cas, de la main du destin les dés avaient roulé – Je sortais le six et le neuf – Piochez une carte poisse – Rendez-vous à Lyon sans passer par la case pétard.

Lyon, ancienne capitale des Gaules au sein de l'empire Romain, occupe une situation de carrefour géographique dans le sud-est de la France entre le massif central et le massif alpin. Au confluent du Rhône et de la Saône, la prospérité de Lyon repose historiquement sur le monopole de la soie, l’industrie textile, l'industrie pétrochimique et plus récemment l'industrie de l'image. Deuxième ville étudiante de France avec quatre universités et plusieurs grandes écoles, Lyon constitue la troisième commune de France avec 496 343 habitants au recensement de 2012. Son importance dans les domaines bancaires, financiers, commerciaux...

Oh et puis zut alors ! Y'a le guide du routard pour ça. T'as qu'à y aller voir toi sur Wikipédia si ça t’intéresses... L'appel du large voilà ce qui m'amenait à Lyon, pas le tourisme. Seul maître à bord je commandais enfin à la marche du navire. Je tendais la voile de la volonté, je voyageais au fil du hasard, je bataillais la houle des doutes et je me mesurais au vent de l'effort. Je fendais les flots de l'émancipation, adieu héroïne, chanvre, ciguë, frissons. Enfin j'allais retrouver le sens moral celui de l'amour-propre. J'évoluerais dans un univers ordonné fait de maîtrise et de beauté. Il restait quand même un détail que j'aurais dû soumettre à réflexion. Le Compagnonnage qui s'est donné pour vocation de perpétuer des traditions et de sauvegarder des savoir-faire, n'a pas pour objectif de réhabiliter les adolescents drogués ni de materner une jeunesse en mal d'affection. J'avais roulé mon joint dans du papier naïf ce jour là.

Je débarquais donc au 9 de la Rue Nérard dans le quartier de Vaise à Lyon. La maison s'ouvrait sur la rue par l'arche d'une porte cochère. Dans le passage se trouvait deux superbes portes en bois – à gauche la salle à manger, à droite l'intendance où l'on m'attendait. La Mère des Compagnons, me souhaita la bienvenue sans faire cas des considérations paradoxales que devait susciter ma présence dans son bureau. Elle m'informa de la Règle qui régit la communauté en Cayenne. Ces principes de vie s'appuient sur les responsabilités individuelles incombant à chacun des pensionnaires. En dépit de la tolérance de son énoncé, j'aurai tôt fait de comprendre que la Règle demande en fait une présence quasi permanente des apprentis dans la maison, abstraction faite des heures de travail en entreprise. Il était exclu d'espérer un peu de temps libre les jours de semaine, heureusement le samedi soir les jeunes gens avaient la permission de minuit et la journée du dimanche restait pieusement chaumée. Notre Mère, comme j'apprendrai à la nommée, me signifia du montant de la pension, qui pour ainsi dire, allait dévorer la totalité de mon revenu. J'eus à remplir et à signer les documents d'inscription et un contrat d'assentiment à la Règle. Elle me guida alors par un large escalier en pierres jusqu'au dortoir réservé aux apprentis de première année. La pièce comptait une vingtaine de lits, rappelant sans doute une chambrée d'internat, si l'on manquait d'observer la patine parfaite des meubles et les lustres de ferronnerie ouvragée suspendus au plafond. Notre Mère m'assigna un lit, second à gauche de la porte. Elle me quitta en m'encourageant à visiter les lieux et me donnant rendez-vous en bas à 17 heures pour me présenter à Antoine l'autre apprenti cordonnier de la maison.

Le dortoir se trouvait au deuxième étage d'un immeuble carré qui se révéla plus vaste que je ne l'avais imaginé vu de l’extérieur. Je déambulais dans de longs couloirs qui alignaient les portes. Quand d'aventure j'actionnais la poignée de l'une ou l'autre je les trouvais déverrouillées s'ouvrant sur des chambres individuelles. La confiance que les occupants s'accordaient mutuellement m'en imposa bel et bien, aussi j'abandonnais là ma curiosité déplacée. Je continuais mon exploration par les douches, les cabinets, les débarras et les placards à balais. Au premier étage, je découvrais une succession de salle de cours, comme à l’école ; tableau noir, tables étriquées et chaises bruyantes sur le carrelage. Il n'y avait rien dans ces pérégrinations qui captiva ma curiosité, si ce n’était la richesse des finitions architecturales qui rendaient compte de l'excellence et de l’habileté des Compagnons. Mais cela ne m'étonnais déjà plus, mes yeux considéraient ces chefs-d'œuvre sans s'émouvoir. Crâneur, j'affectais la désinvolture et le blasé de celui qui porte déjà dans ses mains la faculté de rendre de tels miracles. Tout de même au rez-de-chaussée, j'eus le souffle coupé par la charpente soutenant la verrière en toiture de la cour intérieure. Le préau desservait une enfilade de voûtes dont les portes vitrées à la française donnaient sur les ateliers : Menuiserie, ébénisterie, carrelage, tapisserie, charpente, couverture, taille de pierre, carrosserie, chaudronnerie, cordonnerie. Pour leur part les boulangers et les pâtissiers à qui revient le privilège de travailler dans un laboratoire occupaient, à l’arrière du bâtiment, un vaste entresol encaissé le long de la Rue de Bourgogne. Dans la partie du quadrilatère attenante à l’économat, s'ouvrait sur la cour une salle commune qui servait à la recréation des pensionnaires autour de jeux de cartes, de damiers ou de fléchettes.

À l'heure dite je faisais le pied de grue devant l'intendance n'osant pas frapper. Finalement, la porte s'ouvrit sur la Mère

– Ah te voilà ! Il suffisait de frapper avant d'entrer, viens nous t'attendions. Deux individus patientaient à l’intérieur, un homme la soixantaine, les yeux bleus délavés, le cheveu gris abondant, l'air sympathique et un garçon de mon âge.

– Voici Monsieur Gervais Compagnon du Devoir. À compter de demain tu travailleras chez lui. Tu as de la chance, tu n'aurais pas pu espérer mieux pour ta première année d'apprentissage.

Monsieur Gervais s'approcha me tendant une main rêche.

– Bonjour, je t’appellerai jeune, tu m’appelleras patron, d'accord ?

– Oui, monsieur. Il me regardait fixement la bouche en coin. Un ange passa.

– Heu... Oui, patron.

– L'embauche se fait à six heures trente, au 95 de la Rue Saint Jacques. Antoine te donnera les numéros des bus. Bon je file, à demain jeune, bon pied bon œil. Le visage éclairé de son sourire franc, il me salua à nouveau de sa poignée de main ferme et rugueuse et sortit prestement du bureau. Je bafouillais à sa suite : 

– À demain monsieur... Heu patron. En vérité, je paniquais : Six heure trente ! Il poussait mémère lui... Moi, typiquement j'émergeais à onze heures... couci-couça. Je me rendais bien compte qu'il allait falloir bosser à un moment ou à un autre, mais six heure trente ! Tous les jours !? Brusquement je perdais mes repères !

La Mère ne me donna pas le temps d'émettre le moindre son, elle m'informa que le montant de ma pension diminuait puisque je ne prendrais ni le petit déjeuner ni les repas de midi au réfectoire. Puis se tournant vers le garçon, elle ajouta :

– Antoine conduis donc notre petit nouveau à l’étude. Je te le confie et je compte sur toi pour lui donner un coup de main surtout les premiers jours. Antoine acquiesça et nous sortîmes, lui marchant devant, moi dans son sillage.

D'entrée de jeu nos relations se révélèrent caractéristique de l’abîme qui devait se creuser entre les apprentis et moi. Maintenant on jouait à la vraie  et brusquement je prenais conscience de mon intrusion dans ce monde auquel je ne correspondais pas. Certes, jadis, mes ancêtres travaillaient à la force de leurs bras, mais dans mon cercle familial on n'avait jamais donné que du ciboulot – papa au cartésien, maman aux  psychoses et moi à la sous-estime. Mes grands parents emboîtèrent le pas de l'exode paysan de la fin du XIXe siècle pour tenter leur chance en ville. Contrairement à son frère et à sa sœur, mon père échappa à la condition de son milieu par le biais de l’éducation secondaire, chanceux petit dernier. Il ne devait jamais plus regarder en arrière et il afficha sa vie durant une attitude distante vis-à-vis du monde ouvrier. Mon choix l'avait déçu, il devait lui apparaître comme une défaite, une débâcle, une capitulation. Il va sans dire que papa accueillit ma décision de façon frileuse, quand, fanfaron, j’annonçais ma trouvaille.

– Quelle mouche t'as donc piquée, imbécile ? Tu t'imagines te glisser comme ça dans la peau d'un prolétaire ? Il y a des règles, un langage, une culture propre à ce monde là ! Tu n'en fais pas parti, tu n'y connais rien, tu n'es pas l'un d'entre eux. Tu ne le seras jamais crétin ! Il m’asséna cette sentence d'un ton glacial.

Maintenant que j'ai du recul, il me faut bien admettre que je trouve un fond de vérité à son amertume. Avec mon éducation de petit-bourgeois, ignorant des autres et qui n'avait jamais rien fait de ses dix doigts, je prétendais tout simplement m'approprier de l'existence, des croyances et des douleurs d'une caste que je ne comprenais pas, dont les conventions m'importaient peu. La fibre colonisatrice et irrespectueuse cultivée durant des siècles par la civilisation de mes pères se réveillait en moi. Dans le fond, je me montrais pareil aux hommes de ma race, qui tout bonnement s’imaginèrent violer sans déshonneur le reste du monde et la Lune – Veni, Vidi, Vici. Moi qui manquais gravement aux mœurs de mon milieu, voilà que j’ambitionnais de piétiner celles des autres.

Antoine me devança jusqu'à l'atelier où il occupait – seul – l'un des six établis alignés le long des murs. Il débutait sa seconde année d'apprentissage et avait donc quelques bonnes longueurs d'avance et travaillait d'ores et déjà aux préliminaires de son ouvrage d'adoption. À coup sûr je me serais satisfait d'Antoine dans un rôle de pygmalion, si seulement un malaise ne s’était installé entre nous.

– Six heures et demie ! C'est trop tôt ! Tu embauches à cette heure là toi ?

– Non, à huit heures.

– Il va falloir que je me lève à quelle heure moi ?

– Le bus passe à cinq heures trente huit.

– Tu te plais ici ?

– Oui.

– On doit venir à l'atelier tous les jours ?

– Oui.

– On peut fumer ? Je demandais en tirant un paquet de cigarettes de ma poche.

– Non, pas dans les ateliers.

– Purée, la taule ! Bon je le prends où ce bus ?

– Au coin de la Rue Tissot, en sortant à droite au bout de la rue. Il faut prendre le 47 pour la gare de Perrache. Ensuite métro ligne 4 jusqu'à Guillotière. En sortant tu prends la rue Paul Bert en face et puis première à gauche et première à droite, t'es arrivé. Quelle tirade il avait fait là !

Nos relations ne s’amélioreront jamais. Si je ne trouvais pas la note juste avec Antoine, je ne la trouvais pas non plus avec les autres. Les apprentis suivant l'exemple de leurs aînés, perpétuaient un esprit corporatif franchement sectaire. Les couvreurs avec les couvreurs, les menuisiers avec les menuisiers et ainsi de suite... La paire de cordonniers que nous formions se devait d'exister en vase clos et nous manquions bigrement de complicité, ce qui n'arrangeait rien. Je ne comprenais pas qu'Antoine se montra réfractaire à ma personne. Préoccupé comme je l'étais de moi-même, j'attendais qu'il fasse un effort de sympathie à mon égard, si seulement pour former une alliance face aux quolibets qui nous accueillaient dans la salle commune –  Les amoureux, on vous pendra – Guignol et Gendarme[6] – Les tordus – Les moignons – Gauche droite - Droite gauche. En y réfléchissant je réalise maintenant que je devais lui apparaître dangereux, licencieux voir malsain. Il se peut même qu'il ait succombé à la jalousie de l'enfant unique qui sent sa place lui échapper alors qu'il ne s'agit en fait que de la partager. Peut-être enviait-il mon embauche chez Monsieur Gervais, j'apprendrais plus tard que la place lui avait échappée au début de son apprentissage. Je le jugeais ringard et vaniteux alors que les apparences le traitaient injustement. Il enfila son tablier en silence, s’assit à l'établi et après avoir déballé son ouvrage qu'il gardait enroulé dans un chiffon propre, il se mit au travail. Je profitais de ce qu'il ne s’intéressait pas à moi pour m’intéresser à lui.

Antoine était plutôt grand, en tout cas plus grand que moi, il avait la charpente solide, le corps nerveux. Son coup prenait racines dans des épaules puissantes légèrement voûtées. Il adoptait déjà, sur le tabouret, la posture ramassée quasi bossue du cordonnier. Ses doigts gris et tailladés témoignaient de son habitude à manipuler la semence  les pointes et les objets tranchants. Il avait la dentition revêche, les yeux remontant vers les tempes et le visage fermé – du moins en ce qui me concernait – sa tignasse courte laissait bourgeonner des oreilles décollées. Cependant Antoine n'avait rien d'antipathique, bien au contraire. Je l'ai vu fraterniser aisément avec des apprentis dans d'autres corps de métier alors que la coutume demeurait contraire au mélange des confréries. Son aisance diplomatique restera pour moi, une prouesse impensable, irréalisable. De jour en jour je sombrais dans un isolement qui faisait naturellement écho à mon enfermement de camé et vis-à-vis duquel j'affectais l'indifférence. À ce propos, mon séjour chez les Compagnons se marqua par une diminution aiguë de ma consommation de narcotique. Le cadre de vie, la Règle, la routine et l'éloignement de mes fréquentations parisiennes tout conspirait à un apaisement de mon appétit stupéfiant. En prime le prolétariat qui se montre généralement libéral envers la boisson, considère répréhensible l'usage des drogues. Étant donné mes aptitudes à l’addiction, je n'ai heureusement jamais succombé à l'abus d'alcool et je restais sagement à l'écart des furieuses bitures du samedi soir. Du reste je trouverais bientôt dans Lyon le moyen de m’approvisionner en haschisch de qualité supérieure. Néanmoins ma consommation quotidienne dégringola d'une trentaine de pétards à trois ou quatre repartis stratégiquement sur la journée. Je m'abstenais totalement de toutes les autres drogues à l'exception du tabac, du café et du sucre. Cette courte année Lyonnaise restera gravée dans mon souvenir comme celle de la pondération et de la régénération. La suite établira que je n'avais en réalité fait que reculer pour mieux sauter, mais cela devrait faire le sujet d'une autre histoire. Notre Mère ainsi que Monsieur Gervais n'ont jamais indiqué le moindre doute quant à mes chances de longévité au sein du Compagnonnage. J'attribue cette délicatesse à leur tolérance et à leur maturité qui visaient à croire aux promesses d'une métamorphose possible en se gardant de passer des jugements hâtifs et définitifs. Le Compagnonnage souvent taxé de fixité et d'immobilisme a su donner une vraie chance au petit gars paumé que j’étais. La rencontre hasardée avec les Compagnons du Devoir, par un après-midi ensoleillé à Paris, changea ma vie. Si l'affiliation s’avérera de courte durée, j'ai, parmi ces hommes francs et dignes, connecté aux valeurs essentielles qui me guident encore aujourd'hui et qui continuent de m'apporter soutien et repères.

Une cloche sonna la fin de l’étude et déclencha le brouhaha d'avant le dîner. Les jeunes gens se devaient de mettre à profit la demi-heure dont ils disposaient. Certains montaient vers les chambres et les douches. D'autre se rendaient au mess pour une partie impromptue. D'autres encore franchissaient empressés le porche pour faire une course dans le quartier. Moi je battais la semelle aux abords de la salle commune où j'observais ceux que je ne voyais déjà plus comme des congénères, mais qui par aphorisme devenaient des chaudronniers, des ébénistes ou des pâtissiers. Au bout d'une demi-heure d'une agitation qui rappelait singulièrement celle d'une cour de recréation, on se rendit à la salle à manger par petits groupes. Antoine ayant disparu au son de la cloche, je découvrais ce premier soir le réfectoire en solitaire. La pièce forçait l'admiration : les grandes tables avec leurs bancs de bois massif, les lambris d'appui, les carrelages, les boiseries sculptées du plafond et les luminaires, tous témoignait éloquemment du savoir-faire des Compagnons. Durant le dîner se déroula un ballet étrange. Certains des pensionnaires sans ordre ni raison allaient déposer de l'argent dans un tronc situé juste en dessous des armoiries. J'observais ce manège qui m'intrigua suffisamment pour que je me risque à questionner mon voisin de table. Celui-ci daigna me répondre brièvement du bout des lèvres cependant que ses yeux m'ignoraient royalement : « L'amende, il faut payer l'amende, une grossièreté cinq francs, un juron dix francs, une dispute cinquante francs. » Ainsi donc il n'y avait  dans la Règle, aucune trace de l'obligation la plus ordinaire et la plus convenue au quotidien de la Cayenne. Le décret qui donne le ton se manifestant d'instinct, édifiant le miroir qui reflète les peurs et les croyances individuelles conjuguées au collectif. Après le dîner j'ai fais le tour du pâté de maison en fumant mon pétard. Je me glissais ensuite entre les draps, appréhensif de mon lendemain, le premier jour de turbin.

On me secouait rudement : « Cinq heure, debout ! » Notre Mère, prévoyante et attentionnée, avait chargé l'un des garçons du dortoir de mon réveil. De la lumière filtrait par derrière la porte du couloir. Ma tête retomba sur l'oreiller et j'engageais la lute désespérément vaine contre l'appel du coma. Alors que je sombrais la brute frappa à nouveau en m’envoyant un gnon violent entre les côtes. Maintenant j'étais réveillé ! Je filais un coup d’œil à ma montre, cinq heure vingt ! Merde ! Je sautais du lit, je sautais dans mes fringues, je sautais dans le couloir. Une pause pipi et trois aspergées d'eau au visage avant de me jeter dans les escaliers. En bas, on besognait déjà aux travaux d'adoption, je m’élançais passant devant des portes éclairés. Dans la rue il caillait, une brume en haillon flottait sur le quartier. Je cavalais jusqu’à l’arrêt de bus. Je découvrais qu'à l'aube dans l’air détrempé de  Lyon, il fait salement froid. Seul, grelottant, sous l’abri désert j'allumais ma première clope en aspirant avec délice la calée du matin, celle qui signe l'arrêt de mort pour le reste de la journée. Des phares auréolés percèrent le voile... 47... en un instant le bus fut sur moi et je pus lire Perrache au pavillon. Je fis in-extremis un signe au chauffeur et montant au vol j'échappais à la Sibérie pour un moment.

Au sortir de la bouche du métro la nuit électrique de la cité s'animait de tous ceux qui comme moi, les poings au fond des poches, la tête dans les épaules se hâtaient vers le tapin mais surtout vers le chauffage central. Je tirais un petit joint de ma poche – camé ne veux pas dire désorganisé, loin de là. J’allumais avant de traverser le boulevard en me remémorant les directives d'Antoine ; en face, première à gauche, première à droite. J'avais trois ou quatre minute de marche le long des trottoirs aux boutiques grillagées, impeccable juste ce qu'il faut pour ma fumette. Voilà, j'y suis, rue Saint Jacques. À ma montre j'avais un bon quart d'heure d'avance. Je rentrais Chez Lucette, le bistro du coin, café noir, tartines blanches beurre blanc. Stoned sur la moleskine des banquettes, j'assistais au défilé des poivrots : « Bonjour Bastien, un serré arrosé, un petit calva, un demi, au revoir Bastien à demain... » Au suivant ! Moi qui à cette heure-là avais la cervelle à moitié cramée, je devisais en moi-même sur la misère humaine – on croit rêver !

Six heure trente, à la façade du 95 une enseigne un peu défraîchie annonçait en lettres bleues sur fond blanc, 'Gervais Orthopédie'. Je poussais la porte – Ding-Dong. La boutique était déserte, mais alerté par le carillon, le patron apparu bientôt fendant la tenture suspendue en bout de comptoir.

– Bonjour jeune !

– Bonjour mon...heu... patron. Il me précéda dans l’arrière boutique qui abritait l'atelier des réparations. La pièce s'ouvrait sur la cour intérieure d'un immeuble par le mur opposé, habillé de verre du sol au plafond. Durant la journée l'atelier recevait une lumière abondante et diffuse qui donnait à l'endroit l'atmosphère d'un studio d'artiste. À gauche le bureau de Monsieur Gervais qui faisait double emploi servant aussi de salon d'essayage pour les pieds les plus biscornus. Divisant l'atelier par le milieu deux établis de bois usagé se faisaient face. Le patron me désigna le plus proche, celui qui tournait le dos à la porte de son bureau.

– Voici ta place, Roger notre réparateur s'assied en face de toi. Il embauche à huit heure avec les autres. Il y a un atelier de fabrication, de l'autre côté de la cour, Jean-Pierre et Guillaume y travaillent. Madame Gervais s'occupe de la boutique et de la comptabilité. Chaque matin nous passeront en revue le travail de la veille et je te montrerais la technique sur laquelle tu travailleras, ici et à l’étude. Sauf le vendredi quand tu donneras un coup de main à la fabrication, mais je te laisse la surprise. Tu embauche plus tôt que les autres par conséquent tu débaucheras à quinze heure trente. D'accord ?

– Oui patron !

Commença alors l'interminable cortège de mes jours d'apprenti cordonnier. Chaque journée s’emboîtant parfaitement dans la précédente et offrant le réceptacle précis de la suivante. Cette enfilade monotone ne se prêtait guère aux rencontres ni aux coups de théâtre. Ma vie Lyonnaise, n'aura pas imprévu, pas de fantaisie, peu d'enthousiasme. Un chapelet de pensums qui pesait du poids des obligations et des corvées, même si je les avais choisies de mon plein gré. Pour ignorer la perspective désastreuse d'un avenir auquel sans doute je ne m'accorderais jamais, j'adoptais la politique de l'autruche. J'étouffais mon ressenti, je bâillonnais mon intuition, je voulais tout simplement ne pas le savoir. Vaille que vaille je m'astreignais à une routine assommante. J'avais acheté une bonne conduite et le génie du plan consistait à tenir bon. En mordant sur ma chique le temps qu'il faudrait, j’émergerais sur l'autre rive, réformé, valeureux, sain et équilibré, un jeune homme bien sous tous rapports. Mais il est de ces erreurs que l'on pousse trop loin et qui pour se corriger ont besoin de plus que de l'action du temps, elles nécessitent de la présence, du cœur et une étincelle de conscience. En vérité, je cherchais l'amour et ne sachant pas encore qu'il s'agit de l'accueillir et de le cultiver en moi-même j'y substituais un calcul basé sur des valeurs envers lesquelles je manquais de sincérité. Civisme, mérite et obéissance donnant le change d'une vertu dont je m'acquittais pour prix de la chimère que je prenais pour de la considération. Quand même, quels boniments aberrants n'arrivent-on pas à se faire avaler ! Toutefois il semble que j'ai bénéficié de la protection des cieux pour n'avoir pas, dans l'état d'abandon psychologique où je me trouvais, rencontrer l'une de ces phalanges qui font des ravages auprès de la jeunesse désabusée en comblant le vide affectif par des promesses de grandeur partagée. Qui sait, si mes choix d'allégeances s’étaient avérés plus radicaux je porterais peut-être aujourd'hui l'habit pourpre des sannyasins tout en arborant tatoué à mon front, l'aigle impérial enserrant une croix gammé. Mais la fortune des innocents me souriait et je reçu chez les Compagnons – de la part de Monsieur Gervais en particulier – une grosse grosse dose de bienveillance. Merci patron ! Chaque jour il m'accueillait radieux « Bonjour jeune ! », à croire que ça lui faisait plaisir de me voir. J'enfilais mon tablier et il se penchait sur moi qui empestais le cendrier froid avec gentillesse et dévouement. Tranquillement il entreprenait de partager avec moi l'amour de son métier. Et quant bien même la pratique des travaux manuels ne faisait pas parti de mon bagage, je donnais le meilleur de moi-même ne voulant pas tromper celui que j'avais décidé de substituer à mon père. Le patron m'apprit des quantités de choses merveilleuses qui ne m'auront jamais servi à rien. Affûter les tranchets, manier la pince à monter, tenir les marteaux – à clouer, à battre ou Louis XV. Actionner l'emporte pièce, choisir une soie de sanglier, torsader et poisser un fil de couture, aiguiser les alênes et surtout apprendre à m'en méfier, nettoyer le bac à colle, utiliser la baleine, enfiler la sangle de tenue, planter la semence, la cueillir à ma bouche sans me mordre les lèvres. En quelques mois j'avais fait le tour des techniques nécessaires au montage d'une paire de chaussure.

Et voilà qu'un vendredi en fin de journée un pot d'honneur se préparait au complet avec cidre et petit fours. Le patron annonça sans cérémonie : « Le jeune peux monter une paire de souliers. Lundi je le mets à la fabrication. Je vous demande à tous de l'aider dans son travail. » Joyeusement l'assemblée claironna en chœur « Oui patron ! » Même Madame Gervais que pourtant on ne voyait jamais. Le torse bombé de la gloire des premiers de la classe j'avais l'orgueil à la hausse. Ce soir là je fumais un joint supplémentaire pour fêter ça. Le lundi suivant revêtu d'un tablier neuf, je pris avec fierté ma place à l’établi. Le patron derrière un visage grave déclara :

– Jeune, aujourd'hui tu commences ta première paire de chaussures. Tu vas la faire à ton pied, selon tes goûts. Pour l'heure décides du style, et dessines un croquis de tes chaussures idéales.

– Oui patron ! Merci patron ! Il me fit déchausser pour tracer sur du papier brun l'empreinte de mes pieds en position assise et position debout. Muni d'un mètre de couturière il nota sur la feuille des dimensions : la hauteur du coup de pied, la longueur de l'arche, la position de la pliure, l'envergure des orteils, et d'autres mesures qui serviraient pour faire des formes en bois correspondantes à mes panards.

Je fixais mon choix sur une paire de godillots classiques à bouts ronds, montant jusqu'aux chevilles et lacés sur le devant. Je sélectionnais une peau huilée couleur cacao un peu rigide au montage mais qui demanderai peu d’entretien. Il me fallu un bon mois pour arriver au bout de mon affaire. J'y mis tout mon cœur, toute mon attention, toutes mes meilleures intentions. Je défaisais et recommençais, cherchant à corriger, à améliorer. Il fallu remplacer l'une des tiges que j'avais balafrée d'un coup de tranchet impardonnable. Le patron ne moufetait pas malgré le gaspillage, au contraire il trouvait  toujours des mots encourageants. J'ai sué, sur ce travail que j'ai voulu parfait. En approchant du but je me félicitais d'une tâche menée à bien avec brio ; en définitive tout cela n'avait rien de sorcier. Finalement le grand jour arriva. Un pot d'honneur s'organisa au complet avec cidre et petit fours. Devant tous les employés rassemblés je pressentais crânement mon travail à Monsieur Gervais. Le patron examina les brodequins un par un avec sérieux. Suspendus en silence nous attendions tous son verdict. Il les tourna, les retourna, étudia les perspectives, les zieuta dans tous les sens, les palpa, les soupesa, glissa une main à l’intérieur en exploration, enfin il me les tendit en disant :

– Bien jeune, très bien ! Passes les donc un peu pour voir.

Assis sur mon tabouret au milieu des admirateurs, j'enfilais le fruit du labeur de mes mains. Je me levais pour en admirer l'effet à mes pieds. Vaniteux je fis trois pas dans le cercle et, là je me mis à chanter par devers moi – Aie... Ouille, ouille... Arrgg... Aie... Ouch... Des pointes dépassaient, les bouts durs  blessaient le talon, cisaillaient les orteils, la semelle intérieure trop étroite écrasait la plante du pied, les tiges montées tendues à l’excès cassaient à la pliure, les talons exagérément hauts gênaient à la marche. Je faisais bonne figure essayant de dissimuler mon calvaire. Les autres, pas dupes, se tenaient les côtes, même Madame Gervais que pourtant on ne voyait jamais.

Je me souviens de l'air goguenard de Monsieur Gervais, Compagnon du Devoir, quand j’essayais la paire de souliers confectionnée de mes mains qu'à l’évidence je ne porterais jamais.



[1]    Service des admissions.

[2]    Aussi appelé 'les trois jours'. Les jeunes français entre l'age de dix huit et vingt cinq ans devaient servir dix huit mois sous les drapeaux. Le conseil de révision servait à déterminé dans quelle arme et dans quel corps d’armée les jeunes recrues seraient incorporés Nombreux furent ceux qui essayèrent de si soustraire en cherchant a se faire 'réformer' utilisant à ces fins des subterfuges plus ou moins habiles. Heureusement pour moi mon état de délabrement moral et physique donnait l'accent de la sincérité à mon comportement et à mes paroles intentionnellement exagérés.

[3]    P4 : Code le plus élevé dans la catégorie Psychiatrie – niveau quatre – les irrécupérables quoi.

[4]    BHV – Bazar de l’Hôtel de Ville – grand magasin parisien étrangement positionne à proximité de l’Hôtel de Ville

[5]    Dans tous les édifices de la religion catholique l'objet du culte demeure universellement un pauvre hère cloué sur une croix. Cette symbolique sado-maso depuis mon jeune age n'a eu de cesse de me fasciner et de m’intriguer. Une foule en extase adorant l'un d'entre eux livré à des douleurs atroces, lentes et barbares. Nous ne parlerons pas ici de l'Eucharistie – manger ceci est mon corps, buvez ceci est mon sang – bande de cannibales !

[6]    Théâtre de marionnettes proposant des spectacles pour enfants créé à Lyon au début du XIXe sciecle. Guignol est le personnage principal d'aventures satiriques politico-sociales qui l'opposent à Gendarme et à son bâton.

Deuxième souvenir :Je me souviens de notre première partie d’échec...

J'ai vingt deux ans et je suis un mort vivant.

Épave échouée sur la banquette d'un autocar je voyage sur une trajectoire en collision directe avec le destin. J'ai le front appuyé au carreau, les yeux dans le vide, la cervelle cramée, abrutie, en suspens. Aux creux de mes coudes des rails sinistres d'un verdâtre violacé attestent de la folie qui me consume. Il n'y a plus de volonté, de morale ou de scrupules, ni même d'amour propre qui puissent désormais me rattacher à cette existence qu'il m'agrée d'abolir jour après jour. Seules les douleurs sourdes des perforations les plus fraîches ancrent désormais ma conscience à un corps épuisé qui depuis longtemps a cessé de m’appartenir. Macchabée respirant, cadavre pensant, je cahote vers l'inéluctable, vers un choix vital auquel je me refuse obstinément. À la vie ? À la mort ? Destination purgatoire, somme toute un progrès formidable pour moi qui vis en enfer. Dans les collines la Provence chante, moi je m'en fous. L'air argenté scintille, moi je m'en fous. Le soleil radieux domine, moi je m'en fous. La vie triomphe...et moi, je m'en fous.

D'entre tous les actes de Dieu, j'ai dû mon salut à une tempête de grêle. Une calamité qui aura eu à mon égard, des suites bien au delà de l’occasionnelle voiture cabossée ou de la malencontreuse verrière brisée. L'adversité, travestie dans la voix de mon frère Pierre, blotti dans le cornet du téléphone m'aura prise pour jouet.

– Frérot ! Tu viens ramasser les cerises, avec nous demain ? Le proprio me donne la récolte du champs derrière la maison. Il faut faire vite, abîmées par la grêle elles ne tiendront pas longtemps. Après on fera des confitures et des clafoutis. Tu dormiras à la maison si tu veux.

– Heu... Ouais... OK pourquoi pas?

– Prends le car de onze heures, je t'attendrais au Puy.

– D'accord. Je concluais à la hâte.

Le Puy Sainte Réparade, l'autocar s’immobilisa d'un chuintement ferrailleux sur une place entourée de platanes. Pierre m'attendait appuyé au capot de sa voiture,  juste à coté du jeu de pétanque.

– Salut frérot ! Ben dis donc t'as une gueule de déterré toi ! Faut sortir de ton trou de temps en temps.

– Ouais, ouais, ça va.

– En voiture ! Et roulez jeunesse ! Sa bonne humeur forcée m'exaspérait, moi je le questionnais anxieux.

– Y'aura du monde ?

– Une douzaine avec toi et en comptant les trois copines d'Annie. J'attends aussi Amor avec la cousine de Jacquot. Tu les connais ?

– Non.

– Amor vit à Fontcolombe, un domaine viticole tout près. Il m'a filé un sacré coup de main lors de mon installation à la Mazouillette. Jo vient de Belgique, elle voyage beaucoup surtout pour les travaux saisonniers. Elle tire les cartes et lit dans les astres, une vraie romanichelle.

– Jolie ? Je demandais d'un ton calculé qui se voulait désinvolte.

– Heu... Oui plutôt... Je sais pas... Tu verras bien. Eus-ai-je vécu un peu plus alerte, un peu plus réveillé, le sourire narquois de mon frère à ces mots combiné au descriptif étrange qu'il venait de faire de cette fille, auraient pu me mettre la puce à l'oreille. Mais je vivais en état d'apnée cérébrale, d'atrophie de l'intuition.

Pierre habitait, La Mazouillette, une maison ancienne un peu délabrée à proximité du village. Je ne lui avais encore jamais rendu visite en ce lieu et j'ignorais les détails de son quotidien. Je savais juste qu'il vivait une relation avec Annie de douze ans sa cadette, une étudiante aux Beau-Arts un peu plus jeune que moi. Au détour d'une allée inégale nous débouchâmes devant l'habitation, le gravier se mit à protester sous les roues. Un attroupement de gens que je ne connaissais pas se tenait dans la cour. En descendant de la voiture, mon regard s’aguicha immédiatement d'une nénette à la chevelure rousse coiffée en deux grosses tresses épaisses et qui fleurait bon le prix d’excellence. Je pris soudain la mesure de mes fringues défraîchis, de mes yeux cernés et de ma gueule mouchetée d’une acné que je grattouillais et qui ne guérissait pas. Je lui souriais chichement, elle me snoba évidemment.

Pierre se glissait maintenant dans le rôle du chef scout motivant ses troupes et se mit à brailler.

– Allons y ! Attrapez les seaux et les paniers et suivez moi !

La smala s'organisa et se mit en route. Pierre marchait devant en conversation avec une jeune fille discrète. Thierry et Marie, main dans la main, emboîtaient le pas en amoureux. Suivaient Annie et ses copines, enflammées des torsades cuivrées de Fifi Brindacier. Par derrière chahutaient quatre gars bruyants fébriles de la présence des filles. Ténébreux, je fermais la marche un peu en retrait. Au delà du coin de la grange, à l’arrière de la maison, nous débouchâmes dans un verger qui comptait une quinzaine de cerisiers lourds de fruits mûrs bien que la grêle en ait éparpillé des quantités au sol. Aussitôt fût-on arrivés au pied des arbres que la cueillette s'organisa. Naturellement les groupes déjà formés s’établirent en équipes, qui choisissait chacune leur emplacement. Moi, je rodais, espérant une invitation qui ne venait pas. Aveuglé de convoitise, je rejoignis les minettes motivé par une prétention aussi futile que nigaude au prix d'excellence. L’atmosphère grésilla quand j’apparus. Les œillades et les sous entendus eurent tôt fait de m'indiquer que j’étais indésirable. Je sentais s'amasser sous la frondaison un orage de sarcasmes et d'humiliations fomenté par la descendance de Rackham le Rouge. Je ramassai mon panier et je battais en retraite avant que l’hostilité ne se mua en attaques brûlantes. Mon regard fit un tour d'horizon à la recherche d'une compagnie plus engageante. Thierry et Marie à l’écart du reste s'occupaient plus de papouilles que de cueillette, on aurait cru voir le carton – NE PAS DÉRANGER – suspendu aux branches et moi je n'ai jamais eu vocation de souffleur de chandelle. Plus proches les quatre gaillards, amas de stéroïdes querelleur, me filaient les jetons. Je me sentais incapable de trouver ma place au sein de cette cohorte de machos endurcis, j'optais pour garder mes distances. Au bout du compte restait l'arbre où mon bout-en-train de frère monologuait avec son amie. Je m'approchais prudemment en catimini. Ma venue passa inaperçue, semblait-il ; aucune réaction de la part de Pierre tout à son histoire, pas de réaction chez elle non plus. Circonspect et peu enthousiaste, j'attaquais la récolte. Tout en grappillant je glissais des regards à la dérobée vers la frangine. Le teint mat, les cheveux châtain clair en queue de cheval et des yeux noisette arrondis, elle devait avoir mon âge peut-être un peu plus ou un peu moins, difficile à dire. Son corps, musclé et svelte, rayonnait santé et vitalité. Sa pensée en revanche semblait occupée ailleurs, vers des sphères profondément intimes. Sa mise était simple, sans chiqué ; elle portait une paire de jeans, un marcel blanc et des sandales en lanières de cuir à la romaine. Elle travaillait vite et bien, je la vis remplir un seau à ras-bord cependant qu'au fond de mon panier roulaient quelques poignées de cerises à peine. Les mots de Pierre me revinrent en mémoire « Elle voyage beaucoup surtout pour les travaux saisonniers » C’était donc elle la fameuse romanichelle qui lisait dans les cartes et qui sondait les coulisses du cosmos ! Hum... Je la considérais maintenant avec d'autres yeux. Évidement elle ne réveillait en rien mes fantasmes d'adolescent. Manifestement elle n’abhorrait aucun des artifices destinés à aiguillonner l'instinct des matous et dont se paraient les pimbêches. En y regardant à deux fois, je comprenais maintenant les attributs qui la distinguaient des autres ; le physique énergique, les yeux profonds, le regard droit, les manières réservées et une dégaine au naturel. Son aura d'ardente pénétration empreinte de modestie farouche venait compléter sa sobriété corporelle ce qui lui conférait des charmes atypiques mais vrais. Elle faisait peu cas d’elle-même et montrait zéro inclination à se faire valoir, rendant rarissime les indices pour mieux la deviner. L’indéniable discrétion et l'intensité qui marquaient sa présence me renvoyaient à un  imaginaire d'ascétisme, d'intelligence subtile et de force intérieure. En un mot je la trouvais intrigante.

Pierre s’éloigna pour rassembler le butin des travailleurs. Sous l'arbre l'embarras s'installait entre nous. Il fallait le neutraliser d'urgence :

– Tu t'appelles comment ?

– Jo. Fit-elle aussi brève que son prénom.

– Tu connais mon frère depuis longtemps ?

– Je suis la cousine de Jacquot, alors Pierre, je le connaîs depuis un moment. J'habite à Fontcolombe avec Amor. On se voit souvent. On entretient des rapports de bon voisinage.

– Ha ! Jacquot un vieux pote... Et je retombais platement dans la mollesse de mon cerveau embrumé, de mon imagination ankylosée.

Les minutes s’égrainaient silencieuses et moi je me faisais des films : Elle doit me trouver con... Elle vit avec Amor... Elle a quand même pas l'air commode... Elle me trouve moche... Elle est pas causante, je l’intéresse pas... Oh et puis merde ! Je laisse tomber ! Découragé par son acharnement au travail, j'abandonnais là ma piètre tentative de cueillette ; moi qui m’enorgueillissais de mon allergie pour le travail honnête, on ne m'y prendrait pas aujourd'hui ! Je me trouvais un arbre à distance, m’adossais à son pied tournant le dos au monde, et j'entrepris de me rouler un joint histoire de bien me convaincre de la vie épatante que je menais.

Plus tard, en sortant de la torpeur, je constatais que le champ était vide, le travail achevé les autres avaient dû rentrés à la Mazouillette. Mon réveil fut pâteux et douloureux. Quand on émerge du cirage, en fin d'après midi, englouti dans une fièvre hallucinée qui contracte le ventre d'un nœud douloureux ; quand chaque fibre du corps hurle « Assez ! Par pitié ! De grâce ! », quand l'amertume du poison s'installe au fond de la bouche sans y être invitée, il n'y a dans le manuel du petit toxico qu'un seul recours possible. J'attrapais ma musette et j'étalais dans l'herbe la panoplie complète de l'héroïnomane ordinaire. Un flacon à pipette remplie d'eau, une petite cuillère au manche tordu pour qu'elle repose bouche à l'horizontale, un peu d'ouate dans une pochette à glissière, un Opinel taille bébé, une seringue intraveineuse, une bande de caoutchouc, un briquet et bien sûr l'emballage plié en enveloppe qui recelait la came. Dans la douceur du soir naissant, assis dans un champ de cerisiers qui embaumait la lavande et assourdi du cri-cri rythmé des grillons, je n'avais qu'un seul désir, qu'une seule destination, qu'une seule raison, j'aspirais tout bonnement à l'abrutissement, à l'abandon, au crétinisme.

Je commençais par filer un grand coup de langue dans la cuillère pour en nettoyer le résidu des brouillaminis passés. Mes mâchoires grinçantes d’anxiété trouvèrent là un peu de répit, l'avant-goût rassurait le corps quant à l'imminence d'une injection. Les nerfs s'assagirent et je me mis d'urgence à ma popote. Je déposai une pointe de poudre blanche au fond de la cuillère. Pas trop, c’était un apaisement du malaise que je cherchais, pas un ticket en aller simple vers l'hébétude baveuse et nauséeuse deux à trois heures durant. Même si ma mentalité d'empoisonneur m'y aurait aisément incitée, les circonstances ne s'y prêtaient pas et je n'avais nullement l'intention de donner mon asservissement en spectacle. Je dissolvais la charge en y ajoutant un peu d'eau. Précautionneusement j'appliquais la flamme du briquet au bombé de la cuillère pour réduire le mélange. Je touillais avec la lame du canif et pour finir je déposais une petite boule d'ouate dans la mixture chaude. Je plaçais l'aiguille sur le coton afin de filtrer le cocktail que j'aspirai dans la seringue. Je capuchonnai le dard et délicatement je déposai le pistolet dans l'herbe. Mes mains étaient moites et mes os sourdaient d'impatience, mais il me fallait d'abords disposer de l'équipement avant de pousser le philtre dans mes veines. Je savais que je n'aurais bientôt plus loisir à faire du rangement. Dés l'injection achevée la drogue submergerait dans l'instant mon corps d'un tsunami aphrodisiaque irrésistible. Je consentirai alors, pour quelques instants d'ivresse, à une rémission complète et sans condition de mes sens et de ma chair. Ensuite viendrait la chute, lente, très lente, inexorable, délicieuse. Ma carcasse pénétrée d'une langueur toxique, flotterait captive dans un demi-monde liquoreux, rembourré, savoureux. Incapable du moindre mouvement je m’abîmerais, captif, aux fantasmes projetés sur l’écran de mes paupières closes par un mental mensonger. Un drogué, trouvé sous un cerisier en pleine transe narcotique avec son bardas éparpillé par devers lui, ça fait désordre. On peut être fier de sa réputation de mauvais garçon sans pour autant perdre le sens du décorum !

Je décapuchonnai, et de la phalange d'extrémité du majeur qui prenait appui sur le pouce pour faire ressort, je tapotais le corps de la seringue collectant ainsi vers la base de l'aiguille les bulles d'air mêlées au liquide. Je pressai doucement le piston jusqu'à ce qu'une goutte perle à la cannelure de la flèche chassant de cette façon le souffle criminel tapi dans la sarbacane Tel Rambo, posté en guet-apens le poignard entre les dents, je protégeais l'aiguille dénudée en plaçant la seringue au travers de ma bouche. Je sanglai mon biceps d'un garrot étroit, le flot du sang se ralentit, la pression monta dans les artères. Je pris la seringue à mes lèvres, m'en saisissant comme je tiendrais un stylo – était-ce mon épitaphe que je m’apprêtais à écrire..?  Je mordais sur l'extrémité du caoutchouc de façon à pouvoir relâcher l'emprise de la ligature d'un mouvement de la tête. Je serrai et desserrai mon poing énergiquement espérant ainsi mieux faire saillir les veines – soit dit en passant qu'avec des veines aussi nulles j'aurais pu me choisir un autre hobby, je ne sais pas moi, faire du Meccano ou collectionner les cartes postale du bord de mer ; mais ça tournait à la boucherie avec ces vaisseaux imprécis qui se faisaient désirés – Finalement j’étais prêt. Le bras tendu, l’intérieur du coude tourné vers le ciel, je palpais la chair tendre à la recherche d'une veine aimable qui s'annoncerait d'un roulis caractérisé sous mes doigts. Voilà j'en tenais une, du moins je le croyais... J’employais maintenant la seringue comme je l'aurais fait d'une aiguille à coudre. L’instrument bien à plat sur l'avant bras, l'aiguillon dirigé vers l’épaule, le mouvement se voulait délicat et franc à la fois. Je poussais un point de reprise – ça rentre comme dans du beurre – je guettais au bout de l'aiguille la petite résistance vaincue qui indiquerait une perforation heureuse. Rien... J’enfonçais derechef juste à côté... rien. Il fallait impérativement rester calme, ne pas laisser l'impatience compliquer les choses. Il m'est arrivé de devoir percer cinq ou six fois pour la trouver cette saloperie de veine. Plus moyen de reculer, de toute façon, le corps n'attendrait pas, il s'y refusait tout entier, qui se transissait de frissons glacés à l'idée de surseoir à l’exécution. Respirer profondément et surtout pas de bousculade même si le garrot commençait à m'incommoder. Troisième tentative, j’aiguillonnais bien dans l'alignement de l'ombre bleutée sous la peau blanche...tac...gagné ! La voilà la petite chérie, je la tenais enfin. Je tirai pianissimo sur le piston. Un nuage de sang envahit l’intérieur du tube, tout allait bien. D'un mouvement de la tête je me libérais du garrot. Graduellement, tout doucement j'inoculais le poison. Je retirais l'aiguille, repliais mon bras sur un flocon d'ouate... Crac, Boum Cavalcade ! La tête roula vers l'arrière, le corps étourdi se relâchait totalement, les paupières se baissèrent sur des yeux révulsés. Une vague chaude, lourde, radieuse m'envahissait, j'en augmentais les effets en m'y abandonnant totalement, en m'y noyant avec délice. Prisonnier de la marée, esclave du roulis, je n'opposais aucune résistance, aucune volonté, aucune présence. Bouillant d'un orgasme éperdu qui n'a de cesse de culminer, j’entamai l'escalade inversée vers le septième sous-sol. J'avais véritablement le diable au corps.

Les toxicomanes adopteront peut-être une vision plus romantisée de leur péché mignon, mais il faut bien admettre que la dépendance demeure en soit un trait de caractère avilissant. Le drogué comme le voleur, l'assassin ou le violeur donnent à leur raison les justifications de leurs agissements coupables. Mais à quoi cela les conduit-il sinon à un enfermement et à une solitude qu'ils créent pour eux-mêmes. Toutefois qu'il soit question de nos petits travers ou de nos grands délires, les cas de consciences restent identiques. À l'heure de renoncer aux enchaînements et aux conditionnements il faudra plus que du calcul, du courage ou de la volonté ; il faudra une conviction fervente et sans indulgence que l'honnêteté vis à vis de soi-même devient la marche à suivre, qu'elle s'impose comme la réponse juste. Surtout il conviendra de se soumettre aux commandements de l'amour, d'astreindre le mental et le corps à l'intelligence du cœur, de s’inféoder à l'empire de la foi. On prendra alors la véritable mesure des personnes, celles qui feront le pas d'abandonner leurs habitudes et de réformer leurs faiblesses, ou celles qui trouveront toujours bon sens pour ne pas le faire. La soif de dignité tout comme l'amour du sublime animent tous les hommes universellement. Ces aspirations centrales à la condition humaine bousculeront les status Quo, défieront les legs du passé et changeront les mémoires, qu'il s'agisse d’arrêter de fumer, de boire du café, de mentir, de se camer, de croire en dieu, de croire en la science, d'exploiter les êtres humain, de commettre des larcins, de détourner de l'argent, de se croire intelligent, de violer les enfants, de torturer, d’emprisonner, de vendre des armes, d'empoisonner les cultures, de détruite les forêts, de massacrer les baleines, de faire du trafic d'organes ou d'absoudre la xénophobie et j'en passe...

J'émergeais de la transe le corps assouvi pour un temps. Le soleil nous avait faussé compagnie en disparaissant derrière une colline. La nature, baignée de la lumière douce du crépuscule s'esquivait vers la nuit en masses grises ardoises. J'avais soif et un peu froid. J’attrapais ma musette et je partis zigzaguant vers la Mazouillette. On entrait dans la maison par la pièce commune en descendant deux marches basses. Le gros de la bande rassemblé là s'affairait bruyamment. Pierre, Annie et l'une des copines s'empressaient à la cuisine. On me proposa une bière fraîche que j'acceptais avec reconnaissance. J'allais m’asseoir loin de l’agitation sur les premières marches du petit escalier qui colimaçonait vers l’étage. Je décapsulais et j'avalais le contenu de la bouteille en trois grandes goulées arides. Occupant l'une extrémités de la grande table, les quatre gaillards jouaient à la Belote en jetant des regards de biais vers le brasier ardent. La rouquine paradait sexy, en compagnie de sa copine dans un renfoncement du mur. Petite, pulpeuse et décidément bien roulée, l'alezane avait choisi une posture qui mettait en valeur des seins généreux qu'on devinait sous un chemisier jaune poussin évasée vers les épaules et froncée à l'encolure. Perchée haute sur le rebord d'une fenêtre elle dominait en leur faisant face les quatre benêts subjugués. Les bras raidis de chaque côté du corps, les mains coincées sous les fesses, elle se penchait vers les garçons en cambrant légèrement les reins sa tête renvoyée vers l'arrière. Elle avait défait ses tresses, libérant des boucles rouges qui déferlaient jusqu'au milieu de son dos, ravivant le feu de rouille qui crépitait sur sa peau. Elle rigolait toute en soubresauts et en gloussements bêtes qui, je soupçonnais avaient pour but de pourvoir à la fascination des quatre phallocrates domptés par la houle des tétons qui gonflait son corsage. Ses cuisses oblongues capées de rotules rondes et lisses s'exhibaient à hauteur du regard. On devinait à peine un petit short kaki que venaient compléter une paire de pataugas desquelles dépassaient des chaussettes oranges tire-bouchonnées vers les chevilles. De toute évidence elle savait commander aux désirs que les hommes avaient de son corps. Un homme un vrai, celui avec le poignard entre les dents, aurait attrapé la crinière cramoisie à pleine mains et là sur la table, devant tout le monde, aurait brutalement souiller les attraits dont elle se plaisait à enfiévrer les demi-sels. Voilà comment j'affabulais qu'il eut convenu de se comporter avec cette allumeuse ! Mais nous ne vivons pas dans un film américain de série B, n'est-ce pas ?

La romanichelle occupait l'autre bout de la grande table. Elle tranchait des tomates dans un grand saladier blanc posé devant elle. Assis à ses côtés, un homme visiblement son aîné, conversait avec elle de façon complice. Le copain de Fontcolombe nous à rejoint pensais-je par devers moi quelque peu dépité. Amor, tunisien, baraqué avait une physionomie engageante et un rire sonore plein de dents. Détendu et chaleureux ce personnage émanait un charisme puissant et forçait la sympathie. N'importe quelle fille l'aurait préféré à moi, pour sûr ! Isolé dans ma bulle opiacée, j'observais la galerie avec morgue et ennui. Je fini par sortir m'asseoir sous la treille pour pétuner du haschisch et rêvasser.

J'écrasais le mégot d'un pétard quand Pierre vint m'annoncer le dîner. Super ! Avec toute cette fumette, j'ai la fringale au ventre moi. Nous entrâmes dans la maison, le plafonnier lançait une lumière plate sur la table autour de laquelle on avait pris place. Il restait un espace libre à la gauche de l'astrologue, je m'y glissais. Elle m'accueillit en me proposant de servir mon assiette. J'acceptais de bon cœur, mais la voix me faisant défaut mon remerciement atone resta coincé dans mon gosier. Quel nul je faisais ! Je reçu une grosse portion d'une salade qui se voulait Niçoise, je la gloutonnais pour combler ma fringale de défoncé. Le repas se déroula à la française, on mangea trop, on but trop, on déconna trop. Le niveau sonore montait en proportion de la quantité d'alcool ingurgitée. Les personnalités se débridaient. Les quatre grivois dépassaient les limites du vulgaire faisant des blagues salaces de plus en plus lourdes décochées aux trois copines avec la rouquine en point de mire. Amor prit le parti des filles. De l’habileté de sa verve, que je découvrais pour la première fois, il incitait les forts en gueule à s'enfoncer toujours plus avant dans la voie du ridicule. Son rire sonnait large et fort, les minettes profitaient ouvertement de son allégeance. La fille flambée, point d'orgue de la libido ambiante, minaudait en tournant à la provoque. Quant aux imbéciles, ils s'embourbaient sur le chemin qui, croyaient-ils, mènerait à la carotte. Pauvres naïfs ! Décidément mes semblables m’attristaient. On voulait tous la baiser ! Mais ces quatre olibrius se vautraient dans l'obscénité, fiers de leur bassesse. Il me fallait fuir cette cour des miracles cérébraux. Je me tournais vers Jo et je demandais à voix basse :

-    Tu veux partager un joint ? Elle eut cette réponse magnifique :

-    D'accord.

Nous quittâmes la table et nous nous éclipsâmes par l'escalier de marches hautes. En quittant la pièce j'attrapais au vol les yeux d'Amor. Entre arabes, ou tout comme, on se comprend en silence et à distance :

– Attention frère, je te la confie.

– Tu n'as rien à craindre frère, je respecte l’honneur.

L'escalier étroit desservait deux chambres. À droite clairement celle de Pierre et Annie. Nous entrâmes à gauche, dans une grande pièce où étaient empilés des matelas qui serviraient plus tard au couchage de la troupe. Nous nous assîmes par terre face à face et je commençais illico à rouler un joint. Elle ne parlait pas et moi je ne savais quoi dire. J'avisais un damier et des pions rangé derrière elle sur une étagère. Pour me donner une contenance je proposais :

– Tu veux faire une partie d’échec ?

– D'accord. Fit-elle simplement.

J'avais le pétard aux lèvres mais avant d'allumer j'attrapais la boite et l’échiquier que je disposais entre nous. En amateur éclairé je plaçais un pion dans une de mes main. Je lui présentais mes poings fermés pour qu'elle fasse un choix. Elle jouerait avec les noirs. Moi, couillon, j’annonçais comme le veux la coutume :

– Les blancs jouent et gagnent. Gros malin va !

J'alignais mes pions, les blancs. Elle ne bougeait pas. J’alignais maintenant les noirs de son côté du plateau. Elle ne bougeait pas. J’allumais le joint et j'entamais la partie avec panache en avançant le cavalier du roi – ça en jette toujours cette ouverture là. Elle, impassible ne bougeait pas. Je lui tendis le joint pour l'aider à réfléchir. Elle le prit délicatement comme on tiendrait une rose pour la porter à son nez. Aucune pièce ne bougeait sur l’échiquier. Je patientais en silence... Je respectais sa concentration... Je la respectais même un sacré bon bout de temps... Aucune pièce ne bougeait sur l’échiquier. Après un long moment, elle me rendit le machin...éteint.

– Tu fumes pas ?

– Non merci.

Aucune pièce n'avait bougé sur l’échiquier.

– Tu joues pas aux échecs non plus ?

– Non pas vraiment.

Nous partîmes d'un rire facile et complice. La glace était brisée, nous nous sentions proches tout à coup. On laissa s'ouvrirent les écluses et l'on se mit à parler sans retenue, en confiance. Je parlais de la mort... elle parlait de renouveau. Je parlais du mal de vivre... elle parlait de survie. Je parlais d'amitié... elle parlait d'union. Je parlais de drogue... elle ne parlait pas. Je parlais d'argent... elle parlait de responsabilité. Je parlais de ma mère... elle parlait de son père. Je parlais de sexualité... elle parlait d'amour. Je parlais de faire des enfants... elle parlait d’élever les enfants. Je parlais d’érudition... elle parlait de connaissance. Je parlais de rêverie... elle parlait de ses voyages. Nous sommes restés des heures à nous parler devant ce cavalier penaud passé seul à l'attaque.

Je me souviens de notre première partie d’échec, notre unique partie d’échec qui toujours restera pour moi la seule partie d’échec.

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22 mars 2015

Atelier d'écriture pour inventer sa ville utopique

Une ville utopique imaginée par des Aurovilliens!

 

Isabelle

Le paradoxe de Sitaphal

Accroché à un arbre, un fruit, grenade, sitaphal. Je m’approche et soudain, je suis dans ce lieu de rencontre destiné à celui qui cherche.

Pas de porte, pas de fenêtre, chacun, en se présentant, accède à cet espace sans limite.

Pour l’explorateur de toujours, ce fruit, cette fleur, cet océan porte la ruche qui l’attend et qu’il invente.

Il l’habite, la pense, la crée.

Son ami est là. Son amour respire.

Le temps papillonne, virevolte, en ces lieux supposés.

Pourquoi le suivre ?

 

Je vais où l’amour me porte.

 

Comment décrire mon rêve, ma vie ?

 

L’ambroisie, la lumière émanent de chaque passant et se partagent.

 

Pourquoi parler, pourquoi penser ? Nos aurores boréales donnent naissance à chaque lieu de vie et de présence.

 

TAJ

Visite à Cybèleville[1]

Depuis le temps que j'essaie, j'ai finalement eu raison de la psyché dans laquelle se reflètent, langoureux comme Morphée, l'arsenal de mes croyances, les divagations de ma pensée et les cachotteries de mon esprit. L’observation assidue de la fixité des idées, du malaise émotionnel et de la futilité des préjugés, me renvoyait sans cesse à un constat cuisant d'échec quant à mes progrès intérieur. Il fallu donc à grand renfort d'introversion impartiale, d’exercices physique et de jeûnes prolongés, opiniâtrement craquer l'immobilisme des habitudes, briser les conventions sectaires, et de mes limites dénoncer les justifications médiocres, pour enfin commencer d'œuvrer au démembrement de ces croyances tenaces qui me voudraient séparé d'avec autrui.

En franchissant ce miroir là j’attendais une révélation inondée de lumière diaphane, de flotter dans un éther mauve et doré, possiblement de produire quelques miracles héroïques, ou pour le moins d'ascensionner à la connaissance. Que nenni ! Me voici désenchanté, déambulant au hasard d'une réalité en tout point uniforme à celle d'où je viens et que j'ai si ardemment désiré quitter. Du pareil au même, kif-kif, copie conforme. Ici le ciel couronne la terre, l'eau coule dans le sens de la pente, le vent soulève la poussière et les feuilles tombent des arbres. J’évolue dans une ville à l'identique, je longe les mêmes bâtiments, je marche dans les mêmes rues, je parle aux mêmes gens. Dans ma maison aussi rien n'a changé. Le lit tendu de draps roses, les manuscrits stoïques qui patientent sur le bureau, la cuisine délicieuse délicatement parfumée. Que ce soit dans l’intensité de l'astre solaire, le cristal de l'air, le spectre des couleurs ou dans le vibrato des sons rien, vraiment rien n'atteste de mon triomphe absolu et irréversible sur l'obscurantisme, ni ne trompette l'aboutissement glorieux de ma conscience transcendantale. Que dalle !

Pourtant il reste indéniable que j'accédais à un nouveau monde. Quand bien même ni l'apparence des lieux ni l'allure des gens n'ont changées, certain détails agaçants ne cessent de piquer ma curiosité. Petit à petit se révèlent à mon regard les aspects de cette réalité banale pourtant altérée. Dans cet univers l'air ondule d'un frisson ténu. Un souffle rare qui accorde la simplicité, à la bienveillance et à la paix. Les gens détendus vaquent à leurs occupations, le cœur revêtu d'une étoffe délicate tissée de douceur, d'assurance et de béatitude circonspecte. Au travers de la gentillesse, de la bonté et de l’hospitalité des citoyens on comprend mieux le climat de dévouement et de don de soi qui a cours à Cybèleville. Au centre de la cité, sur un îlot qu'entoure un lac scintillant, se trouve un sanctuaire magnifique aux dimensions grandioses, de marbre blanc et d'or. Il règne en ce saint des saints une quiétude et une atmosphère de mysticisme glorieux propres aux temples construit par les hommes. Entouré de jardin fabuleux le panthéon reçoit un flot permanent de ceux qui viennent en contrition rendre hommage à Cybèle la déesse mère. Certains adeptes aident spontanément leurs frères et leurs sœurs à comprendre la façon adéquate qu'il convient d'adopter pour approcher le divin. Moi, miné par la déconvenue que la familiarité confer à cette aventure, je redoute en mon for intérieur la possibilité d'une antithèse qui fournirait la preuve amer de ma propre vanité de croire que mon arrivée à Cybèleville cautionne mon agrandissement.

Intrigué par l'atmosphère environnante je m’évertue à deviner par quelle pirouette, dans ce monde calqué sur celui que je connaîs, les affaires des hommes semblent adopter ici la franchise, la chaleur et la délicatesse propre à l'amour. L'adaptation s’avère difficile. J'ai le sentiment que l'harmonie dont je fais le bilan en ces lieux, prends sa source dans les démarches de fond entreprises collectivement, autant que dans la foi cultivée individuellement par les habitants de Cybèleville. Moi élu parmi les élus, ennemi farouche de l'ego, amateur amusé du jeu de Lego, gardien vigilant de la morale moralisante et dépositaire économe du fluide de divinité divine, me voilà confondu par ce que l'ignoramus maximus banal a compris, réalisé ou atteint d’emblée cependant que moi, je délibère ! Il y a erreur, infamie, vice de forme, m'insurge-t-il intérieurement. Je ne perdrais rien pour avoir attendu ! D'une bête pensée, une pensée tout ce qu'il y a de plus ordinaire, voilà que la brume se dissipe et que le mystère se lève. Cette impulsion d’électricité cérébrale m'arrive un matin au réveil. J'ai faim ! Urge-m'en-je d'un ton péremptoire dans ma caboche.

CRACK ! ZIP ! BAM BOUM !

Me voici assis dans mon lit un pti't-déj sur les genoux. Un plateau réglementaire avec orange franchement pressée du carton, œuf a la coque – mollet, pain cramé sur les bords, copeaux de beurre pingre, cubes de confiotes colorisées et E-machinisées, jus de chaussette, et en prime une rose insignifiante vasouillant dans du verre taillé qui voudrait faire croire à son origine Bohêmeland.

Lecteur chéri, voit mon consterne ment sur écran technicolor. Je pense et j’obtiens aussi sec ! Ça fout les jetons ! Plus fort que Jésus, il se servait du verbe, lui. Moi, je n'ai même plus besoin de la voix il suffit que j'évoque ! Tu peux, lectrice idéale, imaginer la fébrilité gambergeante dans laquelle cette découverte m'intergalactise. Supposons que j’adhérasse aux usages de nos frères les mangeurs de graines germées, m'eut-on régalé d'un en-cas certifié bio, cru et verdoyant ? Que je professasse comme paysan cantalien à Martal, un marteau[2] en quelque sorte, aurais-je trouvé du choux farci et de la saucisse truffade dans mon assiette ? Je m'interroge.

Je confesse que la tentation d'employer cette trouvaille égoïstement s'imposa aussitôt à mon esprit et que je ne fis aucun effort pour y résister. Tout, absolument tout, se trouve littéralement à porté d'imagination. Les premiers temps on se fait plaisir avec n'importe quoi. Comme cette fois ou j’eus l’idée de faire du canoë kayak dans les eaux blanches de l’Ariège. Pourquoi pas, si seulement la chimère m'avait prise ailleurs que dans un autobus. Laissez-moi vous dire que les voyageurs ont moyennement apprécié de recevoir des paquets d'eau en pleine poire. Ou encore ce jour là quand faisant la file dans une boulangerie, subjugué par la beauté de la marchande, je ne pouvais me défendre de penser, et les hommes savent de quoi je parle : « je me ferais bien la boulangère moi ! »... Je vous passe les détails.

Comment, lecteur intrépide, qu'ouïs-je ? Tu réclames des détails ! Tu trépignes ! Tu bavotes ! Tu veux la version X ! Soit, je le concède je te dois tout mon crédit, une fière chandelle comme dirait frère Jacques. Dès lors pourquoi devrais-je te priver de tenir celle-ci ? Je reprends donc ; en attendant pour acheter des miches je reluquais celles de la belle ouvrière en pensant : « je me ferais bien la... » Oh et puis non ! Je vais quand même ne pas me laisser tyranniser par des inconnus sous prétexte qu’ils ont déboursé quelques malheureuses piécettes pour l’avantage de l’œuvre incommensurable présente ci-devant. Je soupçonne même certain d'entre vous d'avoir obtenu cette copie chez un complice. Même pas que vous régalez Saint Copyright, vilains filous. Alors pas de grivoiserie pour le petit lecteur coquin. Tu sais, au cas que tu nécessiterais, internet regorge de polissonneries gratos !

Revenons à nos moutons. Cette télépathie créatrice comporte des côtés moins reluisants – pour ainsi dire. Des enfants impitoyables s'amusent pendant des heures à tirailler maîtres et chiens dans des directions opposées. Certains diables déplacent les crottes fraîches sous les chaussures des passants d'autres, plus méchants, créent des carambolages de piétons. À maintes occasions je me trouvais moi-même le dindon de leurs farces. Mais comme à l'habitude avec les innovations, l'ardeur finit par diminuer avec le temps. Une fois passé la primeur de faire ses emplettes sans bouger de chez soi, de passer en tête de file à la banque, de ne jamais tomber en panne d'essence, de manger ce que l'on veut quand on le veut sans prendre de poids ni en perdre, de faire son ménage à une vitesse qui ferait pâlir Mary Poppins, de faire briller le soleil ou tomber la pluie, de changer la carnation des fleurs, de faire japper les chats et feuler les chiens, de chanter comme Pavaruso, de peindre comme Picanoir et de jouer la comédie comme Alich Caprisse, et bien quand cette effervescence retombe on se trouve habité par un appétit aiguisé d'un commerce idéaliste avec le privilège de façonner l’existence.

De surcroît l'abus de nombrilisme autolâtre affaiblit beaucoup les effets de cette bénédiction. S'il est devenu un jeu d'enfant de modifier la couleur de l’océan, je constate que je n'obtiens que très rarement le bleu recherché. Satisfaire mon besoin affectif, fastoche me direz-vous, mais il faut bien se rendre a l’évidence que ma femme et mes enfants expriment leur amour d'une manière rabâchée qui me satisfait de moins en moins. Si je peux aisément donner forme aux fantasmes et aux désirs impérialistes que je projette sur des créatures de rêve, et si les ébats amoureux qui en résultent ont effectivement les feux de la passion et de l'extase cependant l’amour, lui, fait la planche à repasser. L'opulence matérielle se joue sur le bout de mes ambitions. Mais changer dix fois de voiture en une semaine et instantanément piloter la flotte de jets supersoniques dont je dispose, cela tourne rapidement à l'indigestion consommatrice et à l’asphyxie du caractère. Quel ennui !

Pour faire florès, je découvre la nécessité d'adopter dans ma pensée la sincérité et la franchise alignées avec les flux de l'abondance et du mérite. Assurément, la clé du succès se trouve dans l’élévation de l'intention. Je dois poursuivre la compréhension du phénomène, tout en m'astreignant à l’étude critique des motivations sous-jacentes à mes desseins. Je me trouve donc, par la force des choses, reconnecté à l’aspiration altruiste qui fait vibrer le cœur de tous les hommes. Décidément la nature, spirituelle, connaît bien son affaire ! Une interrogation audacieuse affleure dès lors à mon esprit. Ne devrais-je pas ; plutôt que de m’abîmer en des poursuites creuses et exclusives, consacrer ma force d’âme à l’adoucissement des maux de l’humanité et à l’avènement du sublime sur terre ?

J'ai sérieusement et longuement méditer au sujet de cette proposition. Les points chaux ne manquent pas. Répartition inégale des richesses, famine, guerre fratricide, torture, lâcheté, abus de pouvoir endémique, exploitation de l’homme par l’homme, trafic d’êtres humains, racisme, servitude féminine, infanticide, excision, commerce sexuel, apartheid sensuel, avilissement des peuples aborigènes, pogroms, génocides, frontières crées par des politiques imbéciles, alcoolisme, violence domestique, viol de complaisance, hébétude narcotique et j'en passe... Il reste les autres grands sujets : l'exploitation de la nature, la pollution, la destruction des forêts, l'agriculture chimique, la progression des déserts, la fonte des glaces, la montée des eaux, le manque d'eau, l'effet de serre, la destruction des fonds sous marins et je ne parle pas du traitement réservé aux animaux, aux plantes et aux minéraux... Comme dirait l'autre, y'a du boulot ! Les impératifs m’assiègent, l'urgence m'afflige, l'amertume me gagne, le doute m'envahit. Par où commencer ? Je pantoise rudement... Au final, l’âme enjoint à l'action pour le bien de tous.

À Cybèleville, univers bienheureux sur lequel les tracas du monde n'ont pas prise, les cybilains[3] se félicitent chaque jour de la dérogation dont ils font l'objet. Jamais, vous ne croiserez sur les chemins ombragés de cette utopie, un seul être s’employant aux barbaries qui paraissent amuser le reste du monde. Architectes des certitudes, les cybilains érigent au quotidien les règles et les préceptes de l’excellence morale qui établit la preuve de la présence divine qui les habite et qu'ils adorent. Comment servir ceux qui manifestent toutes les choses par miracle, et qui de surcroît, commandent à la bienveillance exclusive de Cybèle, la mère des mères ? Je cherche ardemment l’idée géniale qui m'autorisera de prétendre à l’absolu, mais voilà qu'une hypothèse osée tambourine à l'huis de ma jugeote. Si les cybilains n'ont aucune soif pour connecter avec leur alter ego,  raisonne-je, par quel orgueil devrais-je cautionner ou adopter leurs prémices pour affecter avec eux l'aboutissement du Grand Œuvre ? Je coquerique saluant cette nouvelle clarté. Le cœur ne réverbère-t-il pas du chant d’amitié, de pureté et de fraternité orchestré et dirigé au dedans ? Tintinnabulent mes méninges. Quel vacarme ! Le bourdon ronfle, la cloche carillonne. À cette heure je claironne : un travail vibrant et profond se forgera dans le feu de la détermination. Assourdissant, le marteau de l'authenticité frappe sur l'enclume de l'exigence. Il me faut donc pardonner à mes propres limites, choisir de gommer les conditionnements et armer le bras qui sabrera les status Quo auxquels je sers obstinément de caisse de résonance. Cet appel vibrant et pressant sonnaille affolé au tympan de ma conscience.

En un sursaut éperdu me voici, les yeux grands ouverts, lové dans la douceur des corps complices au creux de mon lit tendu de draps roses. J’abats ma main sur le réveil matin qui hurle d'une alarme désobligeante. Il me faut cinq bonnes minutes de bullage cotonneux pour totalement revenir à la présence de la pièce et de mon corps. Les rêves les plus nobles aussi ont une fin. Je titube groggy jusqu'à la salle d'eau pour mes ablutions et là dans la lumière crue du plafonnier je croise mon reflet, de l'autre coté du miroir, qui m'observe d'un air sibyllin.



[1] Cybèle, déesse mère des dieux dans la mythologie grecque – d'origine phrygienne.

[2]En vérité les martois habitent Martal.

[3]Habitants de Cybèleville

 

A bientôt,… je prends le prochain arc-en-ciel.

Auroville, 21 mars 2015

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11 mars 2015

Dans le cadre d'AUROLIRE atelier d'écriture pour voyager autrement

Dans le cadre d'AUROLIRE atelier d'écriture pour voyager autrement

 

 

FRANCIS     21/02/15

                                                                                           Voyage, rencontre par accueil

 

Je pars en stop : auto, mopped, charrette, camion ou tracteur, avec tout véhicule qui veut bien m’aider à avancer dans la direction que le précédent véhicule a prise.

Et je découvre la vie des gens et les endroits traversés par mes échanges avec les chauffeurs et co-passagers.

Je quitte  la maison de mes amis, perdue  dans le Larzac, sur la petite route je fais signe aux véhicules pour monter avec eux. Le troisième est un tracteur qui s’arrête et me demande : « Ou allez-vous ? » «  Juste quelques temps dans votre direction ». Le cultivateur surpris me prends puis questionne « Vous allez voir des amis ? »  « Non, je suis là pour vous rencontrer, pour rencontrer les gens ouverts qui me prennent ». Nous ne nous connaissons pas » « Et bien, je suis écœurè, je suis obligée de me séparer de Roseline » « De qui ? » «  La vache noiraude que moi et ma femme et moi nous aimons le plus ». Mais sa ferme est la.

Je monte avec un camionneur. Le bruit du moteur est couvert par une musique anti-arabe.   « Ce sont tous des menteurs, il faudrait les écraser comme de la vermine .ils nous prennent tout et abusent de tout … » . Je laisse dire sa haine de l’autre cristallisée sur un groupe. En me quittant, il est détendu d’avoir pu l’exprimer.

Je monte ensuite dans la charrette de passage avec des enfants. « Tu ne vas nulle part ? - Goutes mes cerises. » ….

 

TAJ    21 Février 2015

TOURISMOTOURIST [turismoturist] subst. masc.

Personne qui a pour activité de lever le voile, en soulignant le typique et l'insolite, sur des lieux familiers qu'elle connaît intimement au profit de voyageurs en transit et dans le but de satisfaire son goût pour la découverte et son désir d'enrichir son expérience avant tout égocentrique à travers le regard et les sensations d'autrui. (Définition : Le Petit Ignare Illustré)

**************

 La mouche du tourismotourisme m'a piquée un jour alors que j’égrainais la chaîne des souvenirs ensoleillés, tissée sur la trame de mon enfance. Réminiscence bleutée qui me transporte vers Tanger, ville bergère, perchée sur un promontoire, qui escorte deux troupeaux à la fois - les moutons écumeux de l'Atlantique à l'Occident et ceux plus dociles de la Méditerranée à l'Orient.

Lovée au creux d'une anse qui s’arque-boute lentement vers l'Est depuis le vieux port en direction du Cap Malabata, Tanger donne asile, sans distinction et sans a priori, à tous ceux qui abordent aux sables dorés de sa baie. Tous, trouvent dans les bras de Tanger l'hospitalité que l'on réserve d'ordinaire aux amis perdus, enfin retrouvés. Le petit peuple volubile, industrieux et altruiste contribue à porter haute la réputation de pittoresque corsé octroyé à la cité.

Mais, si Tanger séduit par son accueil et la douceur qu'on a d'y vivre, il suffit que la nature s'en mêle, pour découvrir le côté impulsif de son tempérament. D'occasion, le Chergui, le vent des fous comme on l'appelle ici, tourmente la ville d'un aiguillon excessif. Balayant en rafales terribles les artères offertes dans la partie moderne, l'aquilon pernicieux fouille tout aussi outrageusement le dédale des venelles encaissées et des placettes exiguës de la Médina. De longues journées chaotiques succèdent à des nuits de hurlements, qui précédent à des journées d’angoisse. Il n'y a alors, pas le moindre recoin de la ville, qui n'échappe au fouet glacial et meurtrissant du vent salé qui se déchaîne à l'Est. Mais, sans vouloir contrarier les vitres brisées, les volets malmenés, les portes battues ou les toitures brutalisées, et sans porter ombrage à la mer démontée qui cognent furieusement la digue en la chevauchant de ses vagues endiablées, ni au remue-ménage des feuilles et des papiers ; il faut le dire, les dégâts les plus graves se constatent au fond des yeux vitreux, malheureux, rompus des habitants et encore plus tragiquement dans leur têtes frappées d'un souffle ardent de déraison. Je met quiconque au défi de trouver un seul Tangérois qui aurait le cynisme de refuser d'échanger trois jours du vent du Sud, le Sirocco tiède, beige et grinçant, contre un seul jour acéré du Chergui glacial des dingues !

Et pourtant, des châtiments de la nature, celui qui maintient les autochtones en alerte constante, frappe lorsque le ciel se vidange soudainement en trombes d'eau qui déchaînent des inondations ahurissantes. Construite sur un amas de collines, reposant dans un bassinet en hauteur qui à son tour surplombe la ceinture étroite du littoral, Tanger offre la topographie idéale pour qu'un Zeus farceur y déclenche un déluge aux proportions bibliques. Au changement des saisons, lorsque l'orage crève les nuages de sa foudre, l'averse s'abaisse en un rideau compact d'une flotte drue, dure et froide. De par sa nature ruisselante, l'eau cherche à rejoindre, au plus vite, les flots saturniens de la baie. Elle trouve à son dessein, de formidable alliés dans les innombrable pentes au flanc de l'escarpement. Quinze minutes de pluie transforme la Place de France en une cuvette bouillonnante qui se déverse à gauche par la Rue de la Liberté vers la Place du 9 Avril 47 et par le devant au travers de l'ancien cimetière Israélite et de la Rue de Murillo vers l'Avenue d'Espagne en contrebas. La Rue Des Vignes transformée en une furieuse avalanche blanche interdit tout espoir d’ascension. Au marché de la Rue de Fez taillé en terrasses, les légumistes du haut, de l'eau jusqu'aux mollets, s'affaire à surélever leurs cageots. Dans la partie basse du marché les Tangérois ont des souvenirs de débordements tragi-comiques quand les poissonniers immergés jusqu'à la poitrine tentent de récupéré leur pêche arrachée à leur étalage par une inondation invincible. Dans le fond de la Médina, les jours de pluie, il suffit de voir le remous torrentiel pour que tout à coup l'on comprenne le sens des pas de porte surélevés, au jambage montant parfois jusqu'à un mètre de hauteur.

Mais le Tangérois a acquit l’expérience et la sagesse qui prônent à la patience. Si le cataclysme frappe brusquement on sait ici qu'il cessera tout aussi soudainement. Bientôt la ville tournesol, pour se sécher, tournera son visage et son bitume au soleil déjà revenu. Les Dieux, bien au sec dans leurs Champs-élysées, s'amuseront sans doute de la déroute et du fracas qu'ils ont causés. Néanmoins les oiseaux pépillent maintenant et le ruisseau charrie les feuilles et les brindilles barbotées aux arbres. Phébus, narcisse aveuglant, s'admire dans des flaques d'eau claire. Partout dans les rues les voitures étincelantes jouent au hors-bord en redécouvrant qu'elle ont des roues. Revoilà l'ardeur qui fredonne au cœur de la cité. Après l'orage, quelle joie de respirer l'air frais dans la ville rendue à ses habitudes !

Sous l'entassement des maisons, des immeubles et des rues, le rivage peigné de sable blond s’abandonne volontiers aux rouleaux cadencés de la Méditerranée. Les Tangérois, de tout les ages considèrent ʺLa Plageʺ[1], étirée au cœur de la ville, comme leur aire de jeu ancestrale et légitime. Mes parents, en quête de quiétude à l'encontre d'éventuel mélange d'avec les indigènes, s'acquittaient annuellement et pour toute la famille du forfait d'entrée à la plage privée du Yacht Club[2]. N'en déplaise à mon cher papa, j'ai fait sur la plage publique de Tanger, de l'autre coté des barrières barbelées, les rencontres attachantes associées à la mémoire que je retrace pour vous aujourd'hui. À huit ans, en culotte de bain les yeux rougis par le sel et les narines dégoulinantes, il reste bien peu d'obstacles à l'amour qui anime les âmes diaphanes des géants qui nous habitent. L'enfance, par bonheur, exempt des préjugés d'adultes, n’inhibe pas son élan d'amitié par des concepts abscons comme le grain de la peau, le crêpé du cheveux, la musique du langage, l’anguleux des côtelettes, pas plus que par le rapiécé du vêtement ou les différences des quartiers où chacun habite.

La première fois que j'ai vu Redwan, son visage tranquille et frondeur, m'a immédiatement conquit. Une tignasse exubérante, des épaules en portemanteaux, le thorax osseux, des genoux cagneux et la ramure filiforme, il avait une grosse tête posée sur un corps dynamique et efflanqué. Il a suffit qu'il éclaire son visage d'un sourire abondant de dents blanches et qu'il allume le brasier de bienveillance espiègle au fond de ses yeux noirs, pour que je me livre sans retenu au magnétisme fier qu'il émanait. Lorsqu'il m'apparut obstruant mon soleil, les bras croisés sur le torse, les pied plantés dans le sable, il me toisait d'un air moqueur. Moi accroupis dans le ressac je délibérais, penaud, de la méthode qu'il convient d'employer pour se saisir d'une sole enfouie sous le sable mouillé du bord de l'eau. Quand il eut pleinement savourer l'empire, mi-craintif mi-admiratif qu'il avait sur moi, il tirât pour finir de derrière son dos, un coutelas de fortune fabriqué d'un morceau de roseau effilé. D'un geste rapide et précis il planta son arme en arrière de la tête dans l’ouïe du poisson. Vainqueur, brandissant sa prise contre l'azur égal du ciel, il me fit signe de le suivre.

Il m’entraîna loin, très loin, de la clôture protectrice du Yatch Club tout au bout de la plage à l’endroit où l'Avenue des F.A.R.[3] se termine en cul de sac et disparaît sous une bousculade de dunes contiguës à la plage. Là, nous retrouvâmes, entre les bosses sablonneuses,  deux gamins assis autour d'un feu de bois flotté, un carré de fer biscornu fumant par dessus. Redwan sans chichi lâcha la sole sur la plaque ardente où elle commença aussitôt de grésiller. Puis, d'un geste de la main, m'indiquant de m’asseoir et dans un français qui ne s’apprend pas à l'École Berchet[4] il me présenta aux deux gosses qui m'observaient avec curiosité en se demandant pourquoi, celui qu'ils considéraient à l'évidence comme leur chef, s’embarrassait d'un niais de l'autre bout de la plage. Pourtant, Rachid se fendit d'un sourire franc dans un visage ouvert. Chérif, la peau noire brillante à la physionomie ronde du contentement gloussait de dérision. Ce jour là, entre les buttes, tous les quatre nous brûlant les doigts et la langue de la chair cramée d'un poisson, un pacte d'amitié se lia qui aujourd'hui encore parle de nostalgie à mon cœur déraciné. Il m'arrive dans ma vie d'adulte, de rejoindre les copains au cours de mes divagations, je me les raconte en me faisant des romans. J'imagine Chérif richissime, une descendance tapageuse s’épanouissant à ses pieds. Rachid en mécanicien génial, ou en parrain astucieux d'un réseau de contrebandiers, ou les deux. Quand à Redwan, il apparaît dans mes fables tantôt guidant les touristes dans la Médina, tantôt en mollah indulgent enseignant la compassion et les lumières, ou encore en ermite assis en méditation dans une grotte secrète.

Depuis que je les avais rencontrés, aussitôt que mes pieds touchaient le sable, je m’affranchissait à tire-d'aile de la captivité du Yacht Club pour retrouver les copains. J'ai vécu entre Chérif, Rachid et Redwan l'age d’or de mon enfance. J'en garde le souvenir d'une série ininterrompue de journées ensoleillées et d'aventures à la fois coquasses, effrayantes, dangereuses, voir interdites. Dans les vagues de ʺLa Plageʺ j'échappais momentanément au carcan paternel et je posais les premiers repères de mon caractère propre.

L'été succédait à l’été et voilà que notre troupe s'enrichissait d'un nouveau membre. Un jour Redwan arriva traînant derrière lui un petit farfadet rigolo que nous adoptâmes tout de suite comme notre mascotte. Zineb, avait un physique à l'opposée de celui de son frère, elle se pelotonnait sur elle-même autant que Redwan s’élançait vers le ciel. Boulotte, haute comme trois pommes, des yeux en boutons de bottine, des dents aiguisées, elle avait un joli visage encadré par deux grosses tresses roussies au héné. Depuis qu'on l'avait acceptée dans la bande, on la trouvait en permanence, les pieds nus, dans un cafetan trop grand et rapiécé, trottinant à trois pas en arrière des grands. Peu-t-on l'expliquer par la différence des langages ou doit-on le mettre sur le compte de mes yeux bleu, il me semble bien que Zineb faisait montre de plus de timidité et de gaucherie à mon égards qu'envers les deux autres.

Nous, les héritiers impuissants, avons pleurés la métamorphose de Tanger. En conséquence des ordres égoïstes d'un souverain capricieux, nous vîmes Tanger privée de la splendeur de sa baie et de son authenticité. En quelques courtes années, le bord de mer se transfigura en une lèpre de verre et de béton toujours plus agressive qui finit par avaler la plage toute entière. Les dents acérées de ce requin là portaient des noms aussi ridicules que prétentieux. Le Shéhérazade, Le Hilton, Le Solazur, Le Mogador, Le Mirage, L'Ibis, Le Chellah, Le Marco Polo, Le Cesar, Le Rio, Le Marina, Le Palais du Calife, Le Ramada, Le Rembrandt, Le Biarritz... et j'en passe[5]. Par le truchement de ces gigantesques vautours blancs, qui refroidissaient de leurs ombres des pâtés de maisons entiers, Hassan tua dans l’œuf la possibilité d’offrir au monde une expérience sincère et véritable de Tanger. Il faut admettre, à la décharge de la couronne, que le touriste se déplace en troupeau serré et qu'il se laisse invariablement interpeller par tout ce qui lui rappelle là d'où il vient et que majoritairement il ignore les us et coutumes des lieux qu'il visite. Alors, s'il veut un steak frite agrémenté d'un peu de cresson servit sur une assiette à la façon des céramiques de Safi, de Fez ou d'Essaouira, pourquoi ne pas le lui servir ? Surtout si la trésorerie royale en fait le profit[6]... Peut-on dés lors faire un procès aux Tangérois qui, suivant l'exemple éclairé de leur bon roi, se laissèrent tenter par la cupidité. Nous les avons vu corrompre leur nature hospitalière pour la monnayer au flot incessant des agneaux. Chacun ne cherchait-il pas là un biais d'enrichir son quotidien ?

Notre territoire subit donc le bulldozer et la bétonneuse. Désormais le temps passé sur la plage relevait plus du défi Apache que de l’enivrement de vent et de liberté qui jadis gonflait nos poitrines. En effet il nous fallait, maintenant, déjouer la surveillance des chaouchs[7] pour accéder au sable. En vérité cette partie de cache cache nous excitait de bonheur, mais après la construction des grands hôtels nous n'avons jamais retrouvé la désinvolture sauvageonne de nos premiers étés sur la plage. Il fallu donc trouver des occupations à nos après-midis souvent inactives.

Un passe-temps duquel nous tâchions de nous amuser, nous employait a observer l'arrivée des ferrys qui venaient bassement se débarrasser chez nous de leur cargaison de touristes en provenance de Gibraltar, d'Algesiras de Malaga ou de Cadix. Juchés en rang d'oignons sur le mur de la rue du Portugal qui surplombe les jetées du port d'une falaise de douze mètres de hauteur, nous guettions les voitures qui sortant du pont inférieur des vaisseaux devaient nous présenter leur coffre arrière pour se diriger vers le poste de douanes. À l’époque on trouvait accolés au cul des autos un écusson signifiant le pays d'origine des autonautes. Le jeu consistait donc à remplacer la première lettre du mot 'vacance' par la lettre visible sur l'écusson. Nous voilà, nous écriant à chacun notre tour : ̶ Facance pour une voiture venue de France  ̶  Bacance pour la Belgique  ̶  Dacance pour l'Allemagne  ̶  GBacance pour le Royaume Uni  ̶  Iacance pour le l'Italie et ainsi de suite.

On pouvait aussi nous voir traîner sous les arcades de l'Avenue des F.A.R. en face de la gare ferroviaire, a étudier les joueurs de dominos, a renifler les brochettes bronzant sur les kanouns[8] ou encore a rendre de menus services aux fumeurs de Kif[9] et aux mangeurs de Majoun[10] qui somnolaient en extase dans les encoignures sombres. Sur un geste on courais chercher des allumettes, on allais quérir un verre de thé, on bondissait pour rapporter un shkofa[11] aussitôt emmancher sur le Sebsi[12]. Certes nous avons gagné beaucoup d'amis qui toujours se montrèrent généreux envers notre empressement, mais avec le recul je me demande si la fréquentation assidue de ce petit monde étourdit d’indolente insouciance ne nous a pas guidés vers ce qui allait devenir notre occupation favorite.

L’observation nous enseigna que l'estivant appréhende Tanger comme le guichet d'entrée vers un exotisme énigmatique  ̶  Tanger porte du Maroc, Maroc seuil de l'Afrique. En vérité un Maroc bien peu différent de l'Espagne qui vivote quatorze kilomètres au Nord et une Afrique encore plus bronzée que noire. Néanmoins les touristes béas qui déambulent dans les rues, tombent couramment en arrêt, caméra au poing, à la vue de l'échoppe d'Aziz le marchant d’épices et devant le déballage de Moktar le drapier. Ils se pâment là, devant l'inconcevable beauté, s'il faut les croire. L’excursionniste, lui, a la manie de s'approprier de tout ce qu'il voit en crépitant de son Canon qui sème la terreur[13]. Un petit âne exténué, une porte rouge, une enfant qui tend la main, un aveugle le nez dans les parfums du vent, le porteur d'eau bigarré de pompons multicolore, une montagnarde sous un chapeau à large bords qui affiche l'appartenance à son clan par la rayure traditionnelle de son vêtement.

— Quel sans gêne ? Doivent-ils continuer ainsi, ces ignorants impie, a effrayer les brave gens en volant les âmes ? N'ont-ils donc jamais rien vu ?

Mais, malgré leur comportement bruyant et cavalier, il subsiste dans le regard des tout-tristes une ombre d’anxiété apeurée qui suggéra, un jour à Redwan l'idée de leur servir de guide. Habitant lui même dans les hauteurs, une rue adjacente au Fort de la Kasbah, Redwan proposait que nous fassions découvrir aux vacanciers, la partie ancienne de la ville et la Médina proprement dite. Le visiteur aurait alors la chance de faire une exploration éclairée du labyrinthe. En vertu de notre connaissance intime du terrain, le droit de partager l'amour que nous portions à nos rues, nous revenait à juste titre. Il va sans dire que nous comptions bien sur quelques piécettes comme juste récompense de nos efforts. Nous devisâmes donc de l’itinéraire propice pour aller à la rencontrer du figuier de la place des écrivains publique, des badigeons de chaux vive bleutée, des portes sculptées, des bassins où murmure l'eau des fontaines, des galeries ornées de fresques fanées et de la verdure qui escalade les murailles des jardins secrets. Clou du spectacle, à mesure que l'on monte vers le Fort, les panoramas ahurissants qui vous happent ici au coin d'une ruelle, là en haut d'un escalier.

S'il nous fallu quelques tentatives pour comprendre la psychologie du voyageur, nous finîmes par mettre au point la manière qui devait nous servir maintes fois et qui a donné forme à l’idée du tourismotourisme. Par soucis d'efficacité et pour mieux inspirer confiance nous nous étions séparé en deux groupes. Rachid en compagnie de Chérif, Redwan et moi naturellement remorquant Zineb dans notre sillage. Il convenait donc d'aborder aimablement le client. On le sélectionnai de préférence seul, en couple ou en famille... mais justement en voilà une qui s'approche.

Lui, grassouillet, caméra autour du coup, déjà transpirant. Elle décharnée, avance guindée dans une robe coupée au dessus du genou d'un synthétique moderne et criard. Elle a un morveux de sept ans accroché à ses jambes. Dès qu'il aperçois les boucles ou les yeux foncés d'un gamin de son age, il s'autruche illico dans les jupes de maman. Autant dire que le mioche avance en apnée. Trois mètres en arrière du groupe, traîne une adolescente d'environ treize ans. Queue de cheval qui balance par derrière sa tête, de grosses lunettes noires qui lui masque le devant. Elle se coltine une démarche faite de mépris, d’indépendance et de dégoût.

Redwan me balance un coup de coude : —  Chouf[14], des facances.

Il s'agit maintenant de pas effrayer le quidam. Émergeant du clair-obscure de l'arcade, j'opte pour l'approche frontale, le regard franc, mais attention pas insistant. J'avance lentement leur donnant le temps d'apprécier ma belle petite gueule d'amour. En arrivant à leur hauteur je propose dans un français impeccable :

—  Une petite visite de la Médina messieurs dames ?

Au ralentissement à peine perceptible de son allure, je sais que la corde a vibrée.

—  Grand Socco ? Petit Socco ? Bab El Mansour[15] ?

Il se tourne vers elle, interrogateur. Ça sent bon pour moi. De la panoplie de mes sourires je sort celui de l’honnêteté candide, et sans laisser à madame le loisir de cogiter j'ajoute :

—  Fort de la Kasbah ? Palais Moulay Hafid ? Les plus belles vues de Tanger ?

Elle demeure le visage hermétique, pourtant ses épaules ont un petit soulèvement et ses yeux s'y prêtent : « Pourquoi pas ? » Lui, s'arrête pour me considérer d'un regard soupçonneux, le reste de la famille s'immobilise derrière lui. Ferré ! La corde se tends, il me jauge et commence a négocier. Aguerri au principe qui énonce que le touriste, neuf fois sur dix, payera la moitié de ce qu'on lui demande, j'annonce un prix de vingt Dirhams. Il m'en propose dix. J'accepte, à la condition qu'il paie d'avance. Marché conclu, et nous voilà parti.

Nous amorçons l’ascension par la Rue de la Marine. Nous traversons le marché sur la place du Petit Socco pénétrée des odeurs de la coriandre et de la menthe fraîche qui se marient à l'épices, la pêche et la viande. Nous laissons les boutiques de vaisselle et d'ustensiles en fer blanc. Plus haut nous débouchons le souffle court dans le bassin du Grand Socco. Au milieu du nuage de poussière soulevé par les autocars, la marée humaine nous engloutie. Nous nous frayons un passage parmi les voyageurs, attablés sur le trottoir, qui dévorent la soupe de fèves chaude proposée par un boui-boui crasseux. Téméraires, nous franchisons la rue. Sur le terre plein qui occupe le centre de l'agora, nous déambulons au milieu d'une foule, a l'attention, devant les conteurs, les acrobates et les charmeurs de serpents, un paradis pour les pickpockets. Au delà de cet ménagerie, nous avançons sous les frondaisons des deux jacarandas colossaux qui couronnent le marché du pain. Les vendeuses accroupies arrangent sur leur kilim[16] des pyramides de pain encore chaud. Nous débouchons dans le calme de la rue Sidi Bouabib où nous entrons visiter le cloître du Palais Moulay Hafid. Nous admirons un instant les magnifiques portes de cèdre sculpté, ornées de heurtoirs monumentaux en cuivre travaillés. Nous poursuivons par l'enfilade de la rue d'Italie pour pénétrer, à l'angle de l'Avenue Tétouane, dans le quartier des tanneurs où règne puanteur, saleté et gadoue. Toujours un succès avec les dames. Moi, gredin, je jubile de leur inconfort. Je pourrais ressortir immédiatement par la Rue El Jadida, au contraire je prends malicieusement le chemin qui longe les bains nauséabonds. Nous fuyons la pestilence par l'Avenue Ibn Al Abbar. Nous dépassons le cinéma Alcazar, temple de l’esthétisme kitsch qui charme autant qu'il amuse par sa faiblesse pour la meringue de plâtre aux couleurs pastels. Nous franchissons Bab Gzenaia pour pénétrer au delà des remparts dans la Médina véritable. Nous coupons L’Esplanade du Sbou cernée des échoppes de cristal côté ville et des marchant d'or côté Médina. Enfin nous attaquons l'ultime grimpée par la Rue Tijania. Rythmée d'orangers et de citronniers, cette voie en escalier de marches larges et faciles, monte vers le point culminant de la Médina. À la mi hauteur nous faisons un détour par le tombeau Ibn Battuta, l'explorateur Berbère du douzième siècle reconnu et respecter pour ses récits de voyages. Nous voilà tout en haut de la Médina sur le parvis du Fort de la Kasbah. Une vue grandiose à 180º s'ouvre sur la rade et le détroit de Gibraltar. Tandis que la famille s'extasie devant le spectacle de la baie azurée, je disparaît dans une petite rue et par la porte entrouverte de la maison de Redwan, les plantant là pauvres pigeons.

En embuscade sur la terrasse qui surplombe le site nous espionnons nos poires. Ils s’agitent. Lui marche de long en large. Lance une œillade inquisitrice à l’entrée des ruelles, les bras ballants, la mine défaite. Elle, elle l’engueule tout simplement.

Nous guettons patiemment l'ombre du désespoir sur leur physionomies, celle qui fera de Redwan un sauveur inespéré quand il apparaîtra sur la place déserte. On l'aborde, il fait mine de ne pas comprendre. Il fait semblant de continuer son chemin. On le retient par la manche, on le submerge de suppliques alarmées. Pour finir, le visage éclairé d'entendement Redwan propose :

—  J't'y amène a la gare des trains missiou ? Ci pas loin dix minoutes, t'y vou missiou. Wakha[17] ? Tout di suite j't'y montre, quarante Dirhams, Wakha ?

Comme prévu il en obtiendra vingt.

**************

Plus tard on se retrouvera chez le glacier de la Rue Goya. Double chocolat pour Redwan. Chocolat pistache pour moi, et pour Zineb vanille fraise qui lui empoissera les doigts en dégoulinant tandis qu'elle me dévore des yeux.



[1]À Tanger la plage n'avait pas de nom avant les grands développement immobilier des années 68 à 72, les Tangérois disait simplement La Plage.

[2]Seule plage privée de mon enfance. La plage du Yacht Club s'étendait, adossée à la digue du vieux port dans la partie la plus occidentale de la baie. La séparation se faisait par des poteaux aux couleurs rouge noir et jaune qui soutenaient des fils barbelés.

[3]Avenue des Forces Armées Royale, aujourd'hui Avenue Mohamed VI.

[4]École primaire française de Tanger.

[5]Chacun de ces hôtels morcelant la plage publique en autant de baignade privées, obligeant les Tangérois à rechercher l’accès aux vagues toujours plus loin le long de la baie.

[6]On sait par les archives publiques que la majorité des investissements qui ont financé la défiguration de la baie de Tanger venaient du roi Hassan II, des membres de la famille royale et des proche du pouvoir.

[7]Gardiens.

[8]Brasero portable.

[9]Cannabis mélangé à un peu de feuille de tabac et haché fin. Le Kif a la consistance d'une persillée.

[10]Pâte composer de dattes et figues mélangé à du hachisch.

[11]Petit fourneau de terre cuite placé en bout de la pipe du fumeur de Kif.

[12]Pipe du fumeur de Kif.

[13]Au début de l’arrivée massive des touristes les gens fuyaient les photographes. Plus tard il se feront simplement payer pour autoriser qu'on les prenne en photo.

[14]Regarde

[15]Porte El Mansour

[16]Tapis de prière

[17]D'accord

 

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09 décembre 2014

Quand Hooper inspire les auteurs

Atelier d'écriture inspiré par les peintures d'Edouard Hooper

TAJ       09 Décembre 2014

Edward Hopper – Office at night (1940)                 

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72 HEURES – PAYES TES DETTES, OU BOIS LA TASSE – DERNIER AVERTISSEMENT...

 

 

 

Lui

— Tu sucres les fraises là, contrôles toi bon sang ! Toi d'habitude si fier de ton bluff, te v'la les nerfs à vif. Arrêtes donc de te donner en spectacle devant la grande cruche. Tu maîtrises rien là, reprends toi bordel ! Les crapules, une lettre anonyme jusque dans mon bureau. Ils ont le bras long. L'asperge n'aura rien vu bien entendu. « Je sais pas Monsieur Edwards ». « J'ai rien entendu Monsieur Edwards ». « J'me souviens pas Monsieur Edwards. » Elle peut pas zieuter ailleurs ! Pourquoi qu'elle me lorgne comme ça, la gourde, j'ai quand même pas mis ma culotte à l'envers ?

 

Elle

— On étouffe. Quelle chaleur ! La fenêtre ouverte n'arrange pas grand chose, une véritable haleine du diable ce courant d'air. Y'a encore des dossiers qui traînent par terre. Ça arrive tout le temps. J't'en fiche mon billet qu'il le fait exprès. Il attend quoi Monsieur Edwards ? Que je les ramasse peut-être, ses dossiers ? En attendant sur ma fiche de paye y'a écrit secrétaire, pas bonniche. Je parierais qu'il compte sur une vue plongeante de mon corsage. Le pervers ! Attends je vais lui en faire baver un peu.

Lui

— Les gangsters ! Fameuse idée de recourir à Pépino. Je vais finir au fond de la baie dans des bottes en ciment moi ! Les vermines, pour huit cent malheureux petits dollars. Pépino, ça va pas lui changer la vie huit cent dollars... merde ! Merde ! MERDE ! Faudrait que je me refasse presto. Le quinze du mois et j'ai déjà flambé la pension de Nora et ma paye avec. Si seulement j'avais les quarante dollars pour payer l'anté[1], je tenterais le coup au Panther's Club. Huit cent dollars ça se refait en une heure. J'avais pourtant promis à Nora d’arrêter de jouer. J'aurais du l’écouter Nora, maintenant me v'la raide comme un passe lacet.

Elle

— Je dégouline de partout dans cette robe. Pourquoi les couturiers font-ils des habits qui collent comme ça ? Comme dit maman, la mode créée par les hommes permet à d'autres hommes de se rincer l’œil. Moi, Monsieur Edwards ça me dérange pas qu'il se rince l’œil. Il peut se rincer l’œil tant qu'il veut. Je le trouve mignon avec sa raie au milieu et son petit costume gris qui éclaire ses jolis yeux myosotis. En plus il sent bon l'after-shave poivré, j'adore ça. Aïe ! Aïe ! Aïe ! Elles me martyrisent ces chaussures. J'ai les pieds qui gonflent par cette chaleur. Pourquoi faut-il toujours que je m’achète une pointure trop petite, 40 ça reste pourtant dans la moyenne, non ?

Lui

— Elle attend quoi la greluche ? Tout a l'heure elle a voulu s'absenter pour aller au guichet, j'ai pas fait d'histoires, je joue pas les patrons chiants, moi. Mais faudrait pas qu'elle s'imagine que j'en pince pour elle. Je vais vite changer de ton si elle continue avec ses regards de cocker martyrisé. Moi je m'en fiche des femmes. La Quinte Flush Royale voilà mon ambition. J'ai pas besoin de jupons ni de bavardages dans la vie. En plus ça coûte cher les femmes. Quand je pense à tous les biftons que j'ai claqués pour la santé fragile de Nora ! Au final, j'ai bien fait de m'en défaire de la rombière. Un trou à la cave, une tonne de charbon par dessus, voilà l'travail, ni vu ni connu. Les services sociaux peuvent continuer à payer, ça me va très bien, j'encaisse.

Elle

— Quelle poisse ces heures supplémentaires. Un vendredi, je m'en serai bien passée. J'vais me retrouvée dans le dernier train, au milieu de la bousculade du 'Happy Hour', à faire la sardine dans la foule des costards alcoolisés. Charmant ! Évidement on aura droit aux mains baladeuses, elle va encore se faire peloter les fesses la Daisy. Mes belles fesses premier choix comme dit maman. Monsieur Edwards avec son petit air bégueule, je parie qu'il les regarde mes fesses quand je sors du bureau. Si seulement il s’intéressait un peu à moi, sans hésitation que je sauterais dans son lit. Mais rien, pas un sourire, pas un mot gentil. J'ai beau tricoter des guibolles quand je tape à la machine, il lève pas un sourcil le mufle. Pourtant s’il se doutait ! Arrête Daisy ! Tu frétilles. Comme si la sueur te suffisait pas, te voilà le caleçon en nage ! Oh la-la, je vais crever dans ces pompes ridicules, le sang circule plus du tout là !

Lui

— Parbleu ! Elle a retiré du blé cet après-midi. Elle doit bien avoir un ou deux billets de cinquante dans son sac la frangine. Voilà qui arrangerait bien mes affaires. Après le taff, je file au Panther's Club avec la fraîche de Mademoiselle et en cinq tours de table je les rembourse, moi, les cerbères de Pépino. Je vais lui emprunter un billet jusqu'à demain. Hum, encore une dette. Elle a peut être un cousin ou deux la bourgeoise. Moi j'ai déjà les sbires de Pépino sur le dos, ça va comme ça ! En plus, pourquoi elle accepterait ? Depuis six semaines qu'elle travaille ici, en dehors des questions boulot, j'ai pas dû lui adresser la parole trois fois.

Elle

— Avec tous les efforts que je fais ! Chaque semaine j’achète une robe neuve de plus en plus moulante. Je me paye même des bas en soie maintenant. Ça coûte une fortune les bas en soie. Et les violettes dans le chignon ça a pas l'air de l'enivrer, le Monsieur Edwards ? Mes économies y passent ! Aujourd'hui j'ai prélevé soixante dollars sur ma cagnotte mariage. Maman va encore tirer une sale gueule ! Mais comment résister aux porte-jarretelles en dentelles et à la camisole anthracite en vitrine chez "À Paris". Une fille moderne doit se préparer à toutes les éventualités. On ne sait jamais quand et devant qui elle se déshabillera ! J'ai vingt deux ans moi, le catch à l’arrière des bagnoles ça suffit. Faut que je me case. Je me fais cinquante neuf dollars par semaine. Lui doit bien toucher quatre vingt dix, voir quatre vingt quinze par semaine. En plus y'a de l'avancement pour Monsieur Edwards dans cette banque de rapiats. Toutes le filles peuvent voir que les associés le chouchoutent. Et si l'une de ces pécores me le chopait. AH NON ! Cent cinquante dollars par semaine ! Avec un budget pareil on pourrait vivre dans le quartier des intellectuels branchés. Ils rénovent tout là bas. Ça a de l'allure. On se trouverait un deux pièces coquet aux murs mimosa avec vue sur la baie, baigné de la lumière du Sud. Sur la sonnette on lirai Mr. & Mme. A. Edwards. Ça a quek chose non ? On attendrait quelques années pour faire des enfants. J'en veux deux, non trois... non deux, enfin on verra bien. Y'me plaît moi ce projet d'avenir. Maman qui me reproche de ne jamais prendre les devants, pour le coup, là je m’émancipe. Y va bien finir par me remarquer ce foutu Monsieur Edwards, et ce jour là, CRACK je sors le harpon en dentelle noire. 

Lui

— Un plan. Il me faut un plan... Pourquoi pas une ballade au clair de lune ? Je prétexte le besoin de fraîcheur. Je l’emmène au pied du pont faire la promenade du bord de l'eau, le long du quartier des branleurs prétentieux. La nuit il n’y a jamais personne. Je prends la clé à molette dans le coffre. Quand on croise l'ombre noire des piliers, je fais mine de vouloir l'embrasser et d'un seul coup de fonte, j'te lui éclate le caisson à la bergère. PLOUF ! À la baille. On croira à une suicidée fracassée. Bon sang ça peut marcher ! Il tombe vraiment a pic ce classement de dernière minute. À cette heure ci personne ne nous verra quitter le bureau de compagnie. Prends garde Panther's Club, me voilà !

Elle

— Je rêve ou quoi ? Il a levé les yeux, il a regardé dans ma direction... Là ! Encore un coup d’œil par dessous. Oh... mais il a une idée derrière sa petite tête Monsieur Edwards ! Regardes maman, je vais te le chauffer, histoire de l'aider à se décider. Je ferme le tiroir bruyamment. Voilà, j'ai son attention. Un pas en avant, je m’accroupis les jambes serrées de biais. Je prends le bordereau. Je remonte lentement bien droite, poitrine offerte. OUPS ! Bêtement je perds l’équilibre. Je me raccroche au bureau en m’affalant à moitié dessus. Oh pardon ! Toutes mes excuses ! Qu'elle empotée ! Je murmure haletante à vingt centimètres de son visage. Il ne m'a pas quitté des yeux. Éparpillée face à lui, je lui donne pleine vue sur mon nombril en passant par les pare-chocs pure chrome. Maintenant je passe à l'estocade finale. Je me redresse, je pivote sur moi-même, je me campe sur mes jambes en tendant le tissu au maximum. Hop, pour récupérer le dossier que je viens d’échapper, je me casse net au niveau des hanches exhibant, sous le nez de Monsieur Edwards, un popotin tendu perché sur des guibolles arc-boutées. Et là, PATATRA ! Avec un petit miaulement de fausse douleur, je m’étale de tout mon long, échevelée.

Lui – il se lève précipitamment et s'accroupit auprès de Daisy

« Ça va Mademoiselle ? Vous avez mal ? Attendez je vais vous aider. Appuyez-vous sur moi. Doucement. Venez vous asseoir. Vous n'avez rien de casser au moins ? Mettez vous là, je vais vous chercher un peu d'eau. »

il sort du bureau

Elle

— Emballer, le p'tit bonhomme. Alors maman ? Fière de ta fille ? J'ai bien appris la leçon. Tu vas voir, j'ai plus qu'à jouer un peu des cils et il va suggérer une sortie en amoureux. Zut ! J'ai filé mon bas tout neuf, moi. Quel gâchis !

il revient avec un verre d'eau, elle geint doucement

Lui

« Mademoiselle Daisy, vous voilà toute pâlotte. Vous avez eu un choc. Aller... assez travailler, on va s’arrêter pour aujourd'hui. Quelle fournaise ici ! On a besoin d'air ! J'ai stationné mon auto juste en bas. Voulez vous que nous allions faire quelques pas au bord de l'eau ? Que diriez-vous de la jolie promenade le long de la baie ? Cela nous rafraîchirait. Partante ? Je ramasse tout ça et on y va. Vous allez voir, cela va vous requinquer, en plus il fait une lune magnifique ce soir. Quant dites vous ? »

Elle – qui bat intensément des cils

« Oh oui Monsieur Edwards, je crois que vous avez raison, je vais adorer ça. »

Elle  – en aparté

BINGO !

Lui – en aparté

BINGO !

 



[1]Au poker, première mise requise pour chaque joueur avant de commencer une partie.

Posté par flo guichard à 11:53 - Commentaires [0] - Permalien [#]