01 novembre 2016

LA COULEUR ET LES MOTS

STAGE PEINTURE-ECRITURE ANIME PAR MARIE-CLAIRE BARSOTTI, ARTISTE PEINTRE ET FLORENCE GUICHARD, ANIMATRICE D'ATELIERS D'ECRITURE 

 

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DOMINIQUE. H      IMG_6184   IMG_6183

 

  

Ce que Edna aime par dessus tout c'est faire des gribouillages .

 

Elle est née dans le CHAOS , des annees 50 , et a vecu une enfance docile , ou les VIBRATIONS exterieures ne la derangeaient pas.

 

Edna des la maternellle s'est vu confier un role , sa maman voulait que chaque samedi , edna lui apporte un tableau pour l'exposer sur le mur de sa chambre .

 

Au debut Edna a trouvé cela amusant ,surtout qu'a chaque tableau , elle recevait de la part de la maitresse un bonpoint et meme parfois un bonbon !

 

Alors Edna s'est mise a dessine son chien, son papa, sa maman , john son petit frere.

 

Ces oeuvres aux TRAITS bien nets faisaient le bonheur de sa maman .

 

Et puis un jour tout s'est arreté.

 

Les parents d'Edna ont demenagé et ses tableuax n'ont plus ete exposés faute de place dans le nouvel appartement .

 

Alors Edna n'a plus dessiné....

 

Les années ont passé ...

 

Edna est devenue une femme ,a eu des enfants , un mari .

 

Elle a beaucoup travaillé et aussi parcouru le monde , visité des villes, et a chaque fois qu'elle le pouvait elle allait visité un musée , enviant ces artistes au talent reconnu

 

Edna etait une femme débordée!

 

 

 

Un jour pourtant Edna a décidé que cette vie d'agitée devait s'arreter.

 

Elle est partie vivre a Auroville .

 

Et c'est la bas qu'Edna a repris avec ENTHOUSIASME la peinture .

 

C'est là qu'elle a compris que la femme qu'elle avait été n'était qu'une CARICATURE d'elle même.

 

Que cette femme ressemblait presque a la FEMME A BARBE de la foire du village de son enfance.

 

Aujourd'hui , Edna dessine des VOLUTES , , des TACHES , , mélangeant les COULEURS , avec un SOURIRE eclatant .

 

Et tous reconnaissent du talent dans les GRIBOUILLAGES de la belle Edna .

 

 

 

MICHEL.R

NOIR : tu es fort et dur par nature… Point trop ne t’invite, car tu écrases tout !

                En fin liseré, tu sais être serviable…

 

GRIS baleine, gris souris, gris délicieux, ou gris délictueux …

 

BLEU : proposé en deux tons, tu es un compagnon discret … Avec une pointe de jaune, tu jubiles en éclatante turquoise …

                Allongé de blanc, tu nous aères l’âme, nous amenant au ciel. Te mêlant au noir, tu nous conduis dans la nuit profonde …

                J’aime quand tu me fais de l’œil !

 

ROUGE : impétueux et sanglant, tu agresses notre âme, comme un champ de bataille… ou illumines de tragique les feux d’artifice.

                Adouci en rose, tu nous apportes la douceur, jusqu’aux tréfonds maternels… Mâtiné d’orange, tu nous réconcilies avec la vie, et c’est la fête !

 

VERT : aujourd’hui, point ne te veux … Tu habilles la nature de toutes les nuances, mais là n’est pas mon souci. Merci à toi, vert multiple !

 

JAUNE : citron ou banane, te voilà bien acide ! Avale un peu de blanc, et tu m’éclaireras … Doré à souhait, tu nous illumines  comme un soleil.

Pétille pour moi, jaune fou !

 

VIOLET : tout est question de nuance chez toi… Trop de bleu dans ta coupe, et te voilà glaçant !

                Mais empourpré comme un cardinal, tu sais nous séduire !

 

BLANC : couleur du début … et de la fin  ? Si nous te choisissons …

                Car tu n’existes que par réservation, ou en lumière finale …

                J’aurais du mal à me passer de toi !

 

TOUTES, BELLES, comme des femmes aux sourires charmants… Vous nous invitez à votre bal tournoyant, dans une ivresse passagère,

                Ou bien vous éclatez en taches à la Pollock,

                Ou plus sobrement vous savez être pastel … mais parfois hélas, un peu rabattue, vous nous tirez vers le bas …

Quel réveil lorsque vous vous croyez au Pérou (1) !

 

(1)    Pérou : allusion aux couleurs vives de ce pays.

 

FREDERIC.P

 

Je suis bleu d'une rage froide et contenue.

Comme tous les matins, mon soleil radieux apporte tous les espoirs du monde.

Je veux le beau le bien, je me suis pourtant appliqué, et voilà encore et toujours la spirale des cauchemars.

Je voulais seulement m'amuser, et sans aucun répit ressurgissent les griffes du dégoût.

Pourquoi ?

 

 

Fauve mon soleil sauvage indomptable.

Rouge l'accident d'une vie de tourmente.

Écarlate, oh! ma blessure éclatante.

Doré Matrimandir aux disques irisés.

Émeraude grands chênes amis des forêts profondes.

Rose des planètes par myriade parmi les galaxies.

Incolore l’aube douce qui pointe enfin pour le veilleur.

Carmin le sang de ma vie au soleil levant.

 

Souvenirs de 5 à 10 ans:

Je me souviens de l'odeur des prés fauchés.

Je me souviens d'un paquebot France en plastique contenant une brosse à dents.

Je me souviens des hannetons tombant des arbres secoués.

Je me souviens du couscous de Smaeli.

Je me souviens de voir défiler en sifflant le pont de la rivière Kwaï.

Je me souviens de mon père tournant de l'œil à cause de mon arcade sourcilière ouverte.

Je me souviens de ma chienne Yowa.

Je me souviens du « chant des partisans » sous le préau de l’école.

Je me souviens de ma grand-mère trouvant que les Beatles ressemblaient à des filles.

Je me souviens d'être passé comme Tintin derrière une cascade.

 

Mes voeux les plus chers:

Prendre la route 66 en Harley-Davidson avec une bande de Bikers.

Participer à un triathlon.

Réaliser un jardin où se promener et parfois se perdre serait un immense plaisir.

Écrire un conte initiatique qui soit parlant aux petits comme aux grands.

Découvrir par hasard les ruines d'une cité perdue.

Parler une dizaine de langues étrangères, et lire dans le texte les auteurs grecs et latins.

Être un spécialiste du cinéma noir et blanc, gérer une cinémathèque et un ciné-club.

 

A quoi rêve t'il?

Il songe à demi assoupi

Il songe aux perles de pluie sur les carreaux

Au cheminement tortueux de leurs ruissellement

Là un ruisseau, là un torrent gonflé

Il songe aux bateaux de papier dans le caniveau

Il songe et bascule au pays des rêves

La pluie qui mouille de larmes son ours en peluche

La flaque boueuse qui engloutit son tricycle

Il songe mais l'orage est là terrifiant

Il songe et l'éclair zèbre l’aire jusqu'au fond de sa chambre

Sa douce marionnette devient un pantin hideux

Les rideaux s'enflent comme voiles en perditions

Il sombre sur un radeau entre les récifs

Il sombre au fond d'un tourbillon infernal

Où est donc le Capitaine Crochet?

Où se cache Alice et son Pays des merveilles ?

Il monte cet escalier de cave puant

Il monte et remonte, retombe et remonte

Enfin une bouffée d'air pur, perles de pluie sur les carreaux

 

 

 

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12 juin 2015

Ecrire son autobiographie

Dans le cadre d' ateliers de méthodologie:

COMMENT ECRIRE SON AUTOBIOGRAPHIE

 

CAROLINE   juin 2015

 

Je me souviens des moustaches de mon père...

 

Et pourtant cela fait déjà vingt ans qu'il ne les montre plus !

Pas facile la relation avec mon père … plutôt sur le mode hétéro agressif comme certains pédo psychiatres fumeux se plairaient à la qualifier – genre :

- Papa ! Pourquoi tu ne te coupes pas la moustache ?

- réponse : on ne met pas les coudes sur la table quand on mange !

Il faut dire que nos repas étaient quasiment pris tous les jours en collectivité et la table de mon père – alors directeur d'une maison de retraite - constituait un lieu stratégique. Nous étions en représentation – pas question de déchoir.

Et - avec ses belles bacantes – il se dégageait de mon père une autorité implacable ne souffrant aucune critique.

Bien mal m'en a pris donc de m'attaquer à ce géant que je n'eus de cesse de contester dès l'enfance …

Papa, pourquoi tu ne te coupes pas la moustache ? Juste une fois !!! je ne t'ai jamais vu sans moustache ! Je serais un homme – j'aimerais bien savoir quelle tête j'ai sans moustache.

- je t'ai demandé de ne pas mettre tes coudes sur la table !!!

 

A ce moment-là j'avais déjà pris un air renfrogné et mes coudes restaient partis liés à la nappe sur laquelle reposait le service.

Ma mère redoutant l'orage mais n'osant s'exposer aux foudres de son époux tentait une diversion – en vain. Tout espoir d'instaurer un dialogue avec mon père s'était évanoui et l'appel de sa fonction de directeur avait déjà repris ses droits.

 

Souvent je fondais en larmes et m'enfuyais hors de table à moins que ce ne fut l'inverse.

 

 

Isabelle

Auroville, 4 avril 2015

… Je me souviens du flux et reflux de la mémoire…

Les dernières conversations, savoir qui prend quoi pour cette sortie en montagne, le rendez-vous, sur le Vieux Pont. Le petit matin nous accueille, engourdis de froid et joyeux.

 

Les cahots de la route et les suspensions du break nous projettent les uns contre les autres. Plus tard, après un café pris avec le berger du village, assis près de la fontaine médiévale, nous partons en accordant nos pas, nous progressons lentement vers la crête ensoleillée.

 

De cette vallée de bruyères et genêts, une autre histoire se dessine. Notre passé avec l’Espagne, nos souvenirs de vacances, nos conversations. Hier soir, Modiano passait à « Apostrophes », sa retenue, ses silences.

 

Nous suivons du regard les mouflons sur les flancs abrupts, le berger rassemble ses troupeaux.

 

Puis, nous commençons la descente, joyeusement, bruyamment. Nous nous arrêtons pour cueillir des fleurs, des myrtilles. Nous trébuchons souvent, l’épreuve des cailloux…..

 

A toi, mon souvenir, mon ami dont j’ai tant appris. Tu vis dans mon cœur, j’ai souvent effacé ton nom, mais ton visage, ton sourire, tes peines m’apparaissent toujours au gré des rencontres et des émotions.

 

Je peux t’entendre…

 

-       Aujourd’hui, que veux-tu me dire à travers cette journée que nous avons si souvent répétée ? Pourquoi t’approches-tu ainsi dans ma mémoire ?

-       Tu es partie depuis longtemps. Tu t’étonnes d’avoir délaissé mon souvenir, ma présence. Mais tu vois, je reviens si facilement. Tu m’amuses.

-       Tu n’as pas changé, je ne comprends pas. Tu portes en toi, cette joie, cet émerveillement, cette tranquillité comme en ce dimanche d’été. Comment fais-tu pour jouer avec le calendrier ?

-       Je suis là, toujours là, à ta guise, tu choisis le refrain. Je te laisse rentrer chez toi, après cette excursion.

 

 

FRANCIS

Dans mon enfance, je me souviens des arbres de Noël chargés de bougies et de boules autour duquel toute la famille chantait, tournée vers la crèche de l’enfant divin.

Noël, sa préparation, le temps de Noël reste pour moi, de loin, l’une des meilleures périodes de ma vie qui se renouvelait chaque année.
C’est mon frère André qui préparait la crèche, on allait dans la nature chercher des petits bâtons, de la mousse, des feuilles pour construire la grange et la mangeoire où l’on mettait le nouveau né.
Moi même j’aidais, me coulant toujours à ce qui semblait le mieux à mon grand frère et progressivement avec de la mousse pour l’herbe, des graviers pour les chemins, ça devenait le lieu d’accueil de tous les petits santons à sortir le 24 décembre au soir. On mettait l’enfant Jésus bien emmailloté, on disposait le bœuf soufflant sur lui pour le réchauffer, l’âne gris et bien sur Marie et Joseph.
Les rois mages venaient pour l’Epiphanie.

Il y avait surtout le grand sapin plein de décorations de boules de verre tellement fragiles et d’étoiles, la grande étoile au sommet. En dernier on le chargeait de bougies aux flammes vivantes et dansantes à surveiller dans leur fantaisie à pouvoir tout bruler, mais nous laissant notre confiance.
Et en chœur on chantait tout un répertoire de Noëls classiques. Au fil des jours, durant cette période, on invitait des voisins, des amis à se joindre à notre joie. Parfois c’était la femme de ménage qui venait partager ses vieilles rengaines qui l’émouvait aux larmes.

 

04 Avril 2015

Écrire son autobiographie TAJ

Exercice 1

Je me souviens

Je me souviens, je ne me souviens pas, je ne me souviens plus. Des souvenirs je n'en ai pas, je n'en veux pas. Je ne me souviens de rien...archi-rien...

Et pourtant si... je me souviens.

Je me souviens du quadrillage sombre de la porte fenêtre sur le carrelage de ma chambre vide, pleine de ton absence. Je me souviens de trouver les bonbons que tu abandonnais sous mon oreiller. Je me souviens que je les acceptais honteusement, qu'ils avaient le goût de la trahison dans ma bouche. Je me souviens de la pénombre où tu reposais, de l'odeur d'eau de Cologne qui émanait du gant de toilette posé sur ton front. Je me souviens que je me languissais de la mollesse de ta joue, de tes bisous. Je me souviens de la trace salée que laissent les larmes, de la morve qu'on ravale et des poumons qui cherchent l'air. Je me souviens du téléphone qui réveille la maison en pleine nuit. Je me souviens de cette mort dérisoire qui t'as faite tant pleurer. Je ne le connaissais pas moi ce monsieur aveugle qui m’appelait mon poussin.

Je me souviens du marchant qui comptait vingt centimes de boules de gomme. Je me souviens que je le surveillais intensément. Je me souviens de ma première cigarette dans le cagibi, de l'allumette vive égarée dans les chiffons, j'ai bien failli démarrer un incendie ce jour là. Je me souviens de mon premier joint et que je me moquais de là où il me mènerait. Je me souviens de ma première branlette, ma première décharge, du bouleversement à la racine du sexe. Je me souviens du point virgule dans la démarche de mon premier amour, des yeux de chat de mon deuxième amour, des tatouages de mon troisième amour. Je me souviens de l'émail étonnant de mon grand amour, un charme fou. Je me souviens des slows embarrassés que j'endurais sous peine de passer pour un nul, je me souviens que je me sentais quand même très très nul. Je me souviens de mon premier baiser plein de dents entrechoquées de souffles courts. Je me souviens du concours du patin le plus long, comme j'aurais volontiers participé si seulement elle avait voulu. Je me souviens de la douche des garçons, du challenge des regards inquisiteurs, de mon zizi rabougri de honte. Je me souviens d’espionner la douche des filles. Je me souviens des cheveux détrempés, de la peau qui ruisselle, des membres graciles, des poitrines plates et lisses, des jambes maigres, surtout je me souviens de leurs rires. Je me souviens de n'avoir jamais percé le mystère de cette croisée qui me préoccupait tant.

Je me souviens des mandarines de Youssef au marché de Tanger. Je me souviens des churros, de la granizada, du marchand de pépites en face du cinéma Mauritania. Je me souviens des glaces de l'avenue des F.A.R., deux boules énormes, chocolat pistache, dans un cornet gaufré, une tonne de chantilly couronnée d'une vraie fraise. Je me souviens que je les mangeais seul, à l’arrière de l'auto. Je me souviens de Mademoiselle Onde en robe de bure et sandalettes. Je me souviens de Madame Mollar, si gentille malgré qu'elle fut soumise à la méchanceté des gosses et à un veuvage précoce. Et de Monsieur Floret qui hurlait broyé de douleur quand le cercueil de sa petite Clotilde disparaissait sous terre. Je ne me souviens pas de sa femme, elle le soutenait pourtant. Je me souviens du cours d'anglais de Monsieur Langlet où on ânonnait pendant des heures, lui avait la tête enfouie dans des livres d'ornithologie. Je me souviens des poseurs à la sortie du lycée et de la mijaurée des filles pour gagner des tours sur leurs motos. Je me souviens de Salah un immigré dans son propre pays. Qu'est ce qu'on a pu rigoler quand nous préparions le chanvre pour en faire du kif. Je me souviens de son reproche chaleureux après que je lui ai donné mon lit : « Frère je suis en retard au boulot maintenant que je dors sur tes ressorts ! » Je me souviens du surveillant général du lycée Descartes de Rabat ; quel con celui-là ! Je me souviens de l'air goguenard de Monsieur Gervais, Compagnon du Devoir, quand j’essayais la paire de souliers confectionnée de mes mains qu'à l’évidence je ne porterais jamais.

Je me souviens de mon estomac troué la première fois que j'ai passé du haschisch à la douane, et la deuxième fois et toutes les autres fois. Je me souviens des bulles dans la cuillère, des bulles dans la seringue. Je me souviens de la nausée tous les jours plusieurs fois par jour. Je me souviens du cheeseburger que j'engloutissais – vaut mieux avoir un truc dans le ventre avant de s'injecter – ça fait vachement mal les spasmes sur un estomac vide ! Je me souviens de notre première partie d’échec notre unique partie d’échec qui toujours restera pour moi la seule partie d’échec. Je me souviens de t'entendre dire « Viens avec moi si tu veux » pendant que tes yeux démentaient « Tu n'en auras pas le cran. » Je me souviens de notre mariage épique. Je me souviens de ce gnon et du sang chaud qui coula de mon nez. Je me souviens de Géraldine, toute rafistolée de fil de fer qui t'aimait tant. Je me souviens de cette bûche qui roula de l’âtre enflammant le matelas sur lequel nous dormions. Je me souviens de ce vendredi 13 avril dans une salle des douches de l’aéroport Charles de Gaulle. Je me souviens de l’immensité de la mer sur l’île de Lifou. Je me souviens de l'auberge de jeunesse de Nouméa, un ramassis de paumés géniaux. Je me souviens de Sylviane la main du destin, du gentil Suisse le l'auberge de Cairns et de Maria Basinski la poche du destin. Je me souviens d'Hilary la folie douce dans la démesure. Je me souviens d'Edna baleine grincheuse à plat ventre sur la pelouse en surplomb du trottoir. Je me souviens de Pierre bossu adorable avec l'hygiène d'une guenon.

Je me souviens de chaque tentative, de chaque échec, de chaque succès. Je me souviens de chaque regard rabaissant, de chaque regard aimant, de chaque mot blessant de chaque mot d'encouragement. Je me souviens de tout. Je me souviens surtout de ce que je voudrais oublier.

Je me souviens de la lettre de refus de l'Entry Service[1] d'Auroville.

 

 

Exercice 2 : Développer l'un des souvenirs de l'exercice 1 – Insérer un dialogue.

Premier souvenir : Je me souviens de l'air goguenard de Monsieur Gervais...

Compagnons du Devoir et du Tour de France. Comment ai-je bien pu me fourrer dans une galère pareille ?

Compagnon : Un mot qui donne à entendre camaraderie, fraternité, partenariat. Des copains moi, j'en ai pas. Mes frères m'ont toujours tenu à l’écart de leurs intérêts et de leurs jeux. Quant à l'esprit d’équipe... même les sports  auxquels je me suis adonné autrefois se distinguaient par leurs attributs individualistes – Tennis et Fumette – en vérité pas des apprentissages de complicité ni d'obédience.

Devoir : Oh pauvre ! À l’école les devoirs, moi je les rendais pas. Les obligations m'irisent, les civilités m'exaspèrent et les dettes j’évite d'en avoir. La notion de faire son devoir me révolte. À la caserne de Tarascon pendant le conseil de révision[2], le capitaine psychiatre que j'avais demandé à rencontrer me questionna :

« Jeune homme, qu'est-ce qui vous intéresse dans la vie ? »

« Me droguer. »

« Voyons, mon garçon, à part ça ? »

« Heu... Mmmm... Aarg... Pfff... Non, rien, j'sais pas... La défonce... Peut-être un peu l’alcool... » Proposais-je.

« P4.[3] » Déclara-t-il péremptoire, me reformant comme une sentence alors qu'à mes oreilles résonnait un chant de liberté.

Tour de France : Hé ben, moi qui ne pratique ni le tourisme, ni le cyclisme me v'là servi !

Rien donc, vraiment rien, n'aurait dû m'aguicher dans cet intitulé au paternalisme flagrant. Et pourtant... Me voici m'affairant dans l'atelier de Monsieur Gervais, Compagnon du Devoir, en notre belle ville de Lyon. Assis sur un tabouret bas, devant un établi bas, respirant la néoprène au milieu des rognures de cuir, j’achève ma toute première paire de chaussures. Par quelle fortune des astres, par quelle charade abracadabrante, moi le révolté impie, l'exilé marginal, le drogué par vocation, me dévoyais-je dans une aventure aussi atypique de mon caractère ?

Si je dois remonter les méandres de ma mémoire, déroulé le fil de l'histoire, j'en arrive à la constatation banale néanmoins exacte que tout commença de façon fortuite. Je sortais du BHV[4] Rivoli où je venais de commettre quelques larcins dont la nature m’échappe à l'écriture de ces lignes. Il faisait beau, il faisait bon, il faisait l'été. Alangui par mon pétard, dans la douceur d'un après-midi ensoleillée, mon pas flottait mollement au dessus des pavés du Marais. Pourtant mon cœur cafardait et ma tête grondait de révolte. Aujourd'hui pour la énième fois j'avais eu avec mon père un accrochage agro-bruyo-chameau au sujet de mon avenir. On ne se voyait guère, je n'habitais pas à la maison depuis plus d'un an, mais une ou deux fois par quinzaine séduis par la perspective d'un repas copieux j'avais la faiblesse de rendre encore visite à mes parents. Quand bien même, il ne faut pas me marcher sur les pieds. Papa, s'inquiétait donc pour mon avenir, sans s’inquiéter de ma passion pour les narcotiques ni des ecchymoses qui tachaient le creux de mes bras. Nous n'abordions pas ce sujet. Jamais nous n'y faisions allusion. Son désarrois se changeait en colère « Tu as refusé de passer le Bac, depuis tu fainéantes toute la sainte journée. À dix neuf ans, te décideras-tu enfin à te prendre en main ? Tu es nul comme tes frères ! J'ai eu trois fils j'ai fais trois idiots ! Que vas-tu donc faire de ta vie abruti ? » Moi, j'entendais « Quand disparaîtras-tu donc de ma vie parasite ? »

Ces prises de bec m'affectaient profondément. Elles me laissaient humilié et enragé. J'aurais voulu lui dire « Tu verras bien, vas ! Je vais conquérir le monde. Je vais faire de grandes choses, tellement grandes qu'alors tu auras honte de ne m'avoir pas reconnu plus tôt. Surtout je vivrai libre, pas comme toi, toujours soumis aux méchants, sans cesse consentant au pire. Un esclave moi je ne le serai jamais ! » Voilà ce que je lui lançais au visage par mon silence. En revanche, j'aurais mieux fais d'y croire à ces plans que je tirais sur la comète... Mais par quelle démence a-t-on jamais vu un enfant triompher de son père ? J'avais tout à prouver moi, lui il lui suffisait de dominer, de questionner, d'affirmer. A priori il tenait la partie haute du postulat. Alors je remballais ma morgue et mes incertitudes et je repartais, la rage au ventre, brûlant de trouver le moyen de prouver ma valeur.

Je quittais la Rue de Rivoli par la Rue de Lobau et je m'engageais flânant sur la Place Saint Gervais capturé par l'apparition basilicale de l’église du même nom. J'ai beau descendre d'une lignée d’athées endurcis, je garde – en dépit des principes de mon éducation – des égards pour les fastes de l'architecture fétichiste[5]. En plus je souscris entièrement à la déclaration de Karl Marx qui voudrait que : « La religion est l'opium du peuple. »

Opium : Dérivé du pavot, reconnu pour ses propriétés hypnotiques puissantes... et moi les drogues j'aime ça !

Je m’assis un instant sur la place, à l'opposé de l’édifice construit de pierres blanches et dont la masse ensoleillée se découpait sur un ciel bleu schtroumpf. Au pinacle du bâtiment, une croix de bronze imposante attestait des idolâtries dont l’église était à coup sûr le théâtre. Des ormes majestueux ombrageaient la place donnant au lieu sa beauté véritable, celle qui touche et transporte l’âme. Depuis mon banc, dans l'ombre fraîche, j'observais un couple de pigeons qui répétaient les mouvements de caméra d'un film X. Il la poursuivait en roucoulant furieusement. Elle faisait modestement la prude. Il se gonflait du jabot à en éclater comme dans la fable. Le prétentieux cherchait constamment à lui barrer le chemin. Elle accélérait, s’échappait d'une envolée et les voilà tous les deux battant l'air pour un instant qui se posaient un peu plus loin et recommençaient leur manège. Mon regard, à la poursuite des ébats des deux volatiles, accrocha sur ma droite un attroupement insolite. En retrait du coin de l’église, au début de la Rue de Brosse, un groupe d'adolescents accompagné par quelques adultes faisait le pied de grue sur un perron surplombant la chaussée. Les allures endimanchées déguisaient mal un embarras d'ordre provincial qui m'intrigua beaucoup et je m'approchais fouineur. Les jouvenceaux attendaient devant un immeuble ancien construit de biais à cheval entre la Place Saint Gervais et la Rue de Brosse. Le rez-de-chaussée de la maison revêtait un assemblage savant de fer de bois et de verre, l'effet en était classique et sobre. Des armoiries couronnaient la porte ; j'y reconnaissais l’équerre et le compas, il y avait aussi des bâtons, des écharpes, des pompons et divers objets que je ne savais identifier. En travers du fronton on lisait une inscription en lettres de bronze massif et avec un U à la romaine – COMPAGNONS DV DEVOIR – Au moment même où j'arrivais au pied des marches, deux gars sortaient du bâtiment par la porte grande ouverte sur la rue et sur l'assemblée.

Les jeunes gens dont le plus âgé devaient avoir au plus vingt cinq ans, exsudaient aisance et simplicité. Il y avait dans leurs manières un je ne sais quoi de familier qui me donna l'impression de les connaître déjà, je les aimais d’emblée. L'un s'appelait Jean-Baptiste, l'autre Benoît, l'un couvreur, l'autre carrossier tous deux Aspirants Compagnons. Ils proposaient une visite guidée de la maison et des ateliers. Bien que je fisse un peu tâche au milieu de cette troupe d'angelots, j'emboîtais le pas au groupe qui se forma à la suite de Benoît. La visite dura deux bonnes heures durant lesquelles je suivais, non pas tant les explications de Benoît, mais charmé par la beauté des lieux. Partout s'exhibait l'art des Compagnons : Les boiseries, le mobilier, les toitures, les charpentes, les escaliers, l'encadrement de pierre des portes et des fenêtres, l'arc boutant des cintres, les dallages, tout était beau, habile, excellent. Dans chaque recoin il y avait matière à s'émerveiller. Je n'attrapais plus que des bribes fragmentées de l'exposé de Benoît. J'avais disjoncté vers un autre siècle. Je remontais le temps à la rencontre du spectre de mes ancêtres, ces culs-terreux qui louaient leurs bras pour du pain et des racines. Je sentais vibrer en moi la même admiration que mes aïeuls devaient avoir pour ces Compagnons du Devoir qu'ils imaginaient maîtres de leur vie. Compagnons de la liberté qui voyageaient de ville en ville. Compagnons de la gloire que l'on attendait à la construction des cathédrales. Compagnons du bonheur que l'on fêtait avec dîner chaud et lit douillet. Comme ils avaient dû être envieux mes prédécesseurs les serfs et souffrir du poids de leur captivité en apercevant les Compagnons du Devoir disparaître au fond du vallon, tourner le coin du bois ou passer le pont.

Nous nous trouvions maintenant dans les ateliers impeccablement propres et rangés. Déserts à cette heure-là, il y régnait le calme incertain de l'activité en suspend. Benoît nous adressait d'une façon probablement inspiré par le mot – Devoir.

– En fin de journée et tout le samedi, les apprentis se rendent aux ateliers pour l'étude. Ils révisent les techniques apprises en entreprise et suivent l'enseignement des Aspirants et des Compagnons. Quand ils se sentent prêt, les apprentis travaillent à une pièce d'adoption. Les Compagnons décident de l'adoption d'un apprenti au titre d'Aspirant. Pour se faire ils examinent le travail soumis, et avec la Mère arbitrent sur le comportement du jeune au sein de la communauté. Un Aspirant peut séjourner dans toutes les maisons du Compagnonnage. Pour se perfectionner aux techniques et dans le savoir de son métier l'Aspirant entreprend un Tour de France qui peut durer plusieurs années. Finalement, après la réalisation du Chef d'Œuvre, l'Aspirant lors d'une cérémonie de réception accédera au titre de Compagnon. À ces mots, les chaperons ne se sentant pas de joie et pour montrer leur aise se dandinaient et caquetaient comme tout à l'heure les deux pigeons sur le parvis de l’église. 

Pourquoi n'ai-je pas fuis en criant à la niaiserie anachronique, à la phalange réactionnaire, à la secte ouvrière ? Avais-je succombé aux miasmes de la schnouff ou à la culpabilité que je cultivais vis à vis de mon père ? Allais-je renoncer à mes rêves de poésie maudite, mes ambitions scélérates et mes théories impudentes ? Voulais-je m'émanciper d'une existence qui me pesait en sourdine et dont j'avais en vérité un peu honte ? Avais-je mûri ? Je ne sais pas...

Nous étions maintenant rassemblés avec l'autre groupe dans la salle du réfectoire. La troupe des bleusailles formait un cercle étroit autour des deux hérauts. La visite touchant à sa fin, Benoît proposa de répondre aux questions. Je levais la main :

– Il y a-t-il des corps de métier plus recherchés ou plus accessibles que d'autres ?

– Les embauches faites dans des entreprises dirigées par des Compagnons déboucheront vers des apprentissages plus valorisants, mais dans certain corps de métier les places sont très rares voir introuvables. Autant dire que les formations de tailleur de pierre ou celles de pâtissier ne s'obtiennent qu'exceptionnellement. Les listes d'attente sont longues et ne désemplissent pas. En revanche nous manquons d’apprenti cordonnier, dans ce métier les admissions se font quasi instantanément.

L'augure était clair, je serais Compagnon cordonnier.

Je choisissais une voie opposée aux ambitions de papa qui ne respectait que l’intellect, cette contradiction transportait mon âme d'adolescent. Je m'y voyais déjà faisant d'une pierre deux coups. D'abord j'honorais la mémoire de mes ancêtres, ensuite et sans refus, j'allais me faire aux marches du palais, la tant belle fille lonla... En tous les cas, de la main du destin les dés avaient roulé – Je sortais le six et le neuf – Piochez une carte poisse – Rendez-vous à Lyon sans passer par la case pétard.

Lyon, ancienne capitale des Gaules au sein de l'empire Romain, occupe une situation de carrefour géographique dans le sud-est de la France entre le massif central et le massif alpin. Au confluent du Rhône et de la Saône, la prospérité de Lyon repose historiquement sur le monopole de la soie, l’industrie textile, l'industrie pétrochimique et plus récemment l'industrie de l'image. Deuxième ville étudiante de France avec quatre universités et plusieurs grandes écoles, Lyon constitue la troisième commune de France avec 496 343 habitants au recensement de 2012. Son importance dans les domaines bancaires, financiers, commerciaux...

Oh et puis zut alors ! Y'a le guide du routard pour ça. T'as qu'à y aller voir toi sur Wikipédia si ça t’intéresses... L'appel du large voilà ce qui m'amenait à Lyon, pas le tourisme. Seul maître à bord je commandais enfin à la marche du navire. Je tendais la voile de la volonté, je voyageais au fil du hasard, je bataillais la houle des doutes et je me mesurais au vent de l'effort. Je fendais les flots de l'émancipation, adieu héroïne, chanvre, ciguë, frissons. Enfin j'allais retrouver le sens moral celui de l'amour-propre. J'évoluerais dans un univers ordonné fait de maîtrise et de beauté. Il restait quand même un détail que j'aurais dû soumettre à réflexion. Le Compagnonnage qui s'est donné pour vocation de perpétuer des traditions et de sauvegarder des savoir-faire, n'a pas pour objectif de réhabiliter les adolescents drogués ni de materner une jeunesse en mal d'affection. J'avais roulé mon joint dans du papier naïf ce jour là.

Je débarquais donc au 9 de la Rue Nérard dans le quartier de Vaise à Lyon. La maison s'ouvrait sur la rue par l'arche d'une porte cochère. Dans le passage se trouvait deux superbes portes en bois – à gauche la salle à manger, à droite l'intendance où l'on m'attendait. La Mère des Compagnons, me souhaita la bienvenue sans faire cas des considérations paradoxales que devait susciter ma présence dans son bureau. Elle m'informa de la Règle qui régit la communauté en Cayenne. Ces principes de vie s'appuient sur les responsabilités individuelles incombant à chacun des pensionnaires. En dépit de la tolérance de son énoncé, j'aurai tôt fait de comprendre que la Règle demande en fait une présence quasi permanente des apprentis dans la maison, abstraction faite des heures de travail en entreprise. Il était exclu d'espérer un peu de temps libre les jours de semaine, heureusement le samedi soir les jeunes gens avaient la permission de minuit et la journée du dimanche restait pieusement chaumée. Notre Mère, comme j'apprendrai à la nommée, me signifia du montant de la pension, qui pour ainsi dire, allait dévorer la totalité de mon revenu. J'eus à remplir et à signer les documents d'inscription et un contrat d'assentiment à la Règle. Elle me guida alors par un large escalier en pierres jusqu'au dortoir réservé aux apprentis de première année. La pièce comptait une vingtaine de lits, rappelant sans doute une chambrée d'internat, si l'on manquait d'observer la patine parfaite des meubles et les lustres de ferronnerie ouvragée suspendus au plafond. Notre Mère m'assigna un lit, second à gauche de la porte. Elle me quitta en m'encourageant à visiter les lieux et me donnant rendez-vous en bas à 17 heures pour me présenter à Antoine l'autre apprenti cordonnier de la maison.

Le dortoir se trouvait au deuxième étage d'un immeuble carré qui se révéla plus vaste que je ne l'avais imaginé vu de l’extérieur. Je déambulais dans de longs couloirs qui alignaient les portes. Quand d'aventure j'actionnais la poignée de l'une ou l'autre je les trouvais déverrouillées s'ouvrant sur des chambres individuelles. La confiance que les occupants s'accordaient mutuellement m'en imposa bel et bien, aussi j'abandonnais là ma curiosité déplacée. Je continuais mon exploration par les douches, les cabinets, les débarras et les placards à balais. Au premier étage, je découvrais une succession de salle de cours, comme à l’école ; tableau noir, tables étriquées et chaises bruyantes sur le carrelage. Il n'y avait rien dans ces pérégrinations qui captiva ma curiosité, si ce n’était la richesse des finitions architecturales qui rendaient compte de l'excellence et de l’habileté des Compagnons. Mais cela ne m'étonnais déjà plus, mes yeux considéraient ces chefs-d'œuvre sans s'émouvoir. Crâneur, j'affectais la désinvolture et le blasé de celui qui porte déjà dans ses mains la faculté de rendre de tels miracles. Tout de même au rez-de-chaussée, j'eus le souffle coupé par la charpente soutenant la verrière en toiture de la cour intérieure. Le préau desservait une enfilade de voûtes dont les portes vitrées à la française donnaient sur les ateliers : Menuiserie, ébénisterie, carrelage, tapisserie, charpente, couverture, taille de pierre, carrosserie, chaudronnerie, cordonnerie. Pour leur part les boulangers et les pâtissiers à qui revient le privilège de travailler dans un laboratoire occupaient, à l’arrière du bâtiment, un vaste entresol encaissé le long de la Rue de Bourgogne. Dans la partie du quadrilatère attenante à l’économat, s'ouvrait sur la cour une salle commune qui servait à la recréation des pensionnaires autour de jeux de cartes, de damiers ou de fléchettes.

À l'heure dite je faisais le pied de grue devant l'intendance n'osant pas frapper. Finalement, la porte s'ouvrit sur la Mère

– Ah te voilà ! Il suffisait de frapper avant d'entrer, viens nous t'attendions. Deux individus patientaient à l’intérieur, un homme la soixantaine, les yeux bleus délavés, le cheveu gris abondant, l'air sympathique et un garçon de mon âge.

– Voici Monsieur Gervais Compagnon du Devoir. À compter de demain tu travailleras chez lui. Tu as de la chance, tu n'aurais pas pu espérer mieux pour ta première année d'apprentissage.

Monsieur Gervais s'approcha me tendant une main rêche.

– Bonjour, je t’appellerai jeune, tu m’appelleras patron, d'accord ?

– Oui, monsieur. Il me regardait fixement la bouche en coin. Un ange passa.

– Heu... Oui, patron.

– L'embauche se fait à six heures trente, au 95 de la Rue Saint Jacques. Antoine te donnera les numéros des bus. Bon je file, à demain jeune, bon pied bon œil. Le visage éclairé de son sourire franc, il me salua à nouveau de sa poignée de main ferme et rugueuse et sortit prestement du bureau. Je bafouillais à sa suite : 

– À demain monsieur... Heu patron. En vérité, je paniquais : Six heure trente ! Il poussait mémère lui... Moi, typiquement j'émergeais à onze heures... couci-couça. Je me rendais bien compte qu'il allait falloir bosser à un moment ou à un autre, mais six heure trente ! Tous les jours !? Brusquement je perdais mes repères !

La Mère ne me donna pas le temps d'émettre le moindre son, elle m'informa que le montant de ma pension diminuait puisque je ne prendrais ni le petit déjeuner ni les repas de midi au réfectoire. Puis se tournant vers le garçon, elle ajouta :

– Antoine conduis donc notre petit nouveau à l’étude. Je te le confie et je compte sur toi pour lui donner un coup de main surtout les premiers jours. Antoine acquiesça et nous sortîmes, lui marchant devant, moi dans son sillage.

D'entrée de jeu nos relations se révélèrent caractéristique de l’abîme qui devait se creuser entre les apprentis et moi. Maintenant on jouait à la vraie  et brusquement je prenais conscience de mon intrusion dans ce monde auquel je ne correspondais pas. Certes, jadis, mes ancêtres travaillaient à la force de leurs bras, mais dans mon cercle familial on n'avait jamais donné que du ciboulot – papa au cartésien, maman aux  psychoses et moi à la sous-estime. Mes grands parents emboîtèrent le pas de l'exode paysan de la fin du XIXe siècle pour tenter leur chance en ville. Contrairement à son frère et à sa sœur, mon père échappa à la condition de son milieu par le biais de l’éducation secondaire, chanceux petit dernier. Il ne devait jamais plus regarder en arrière et il afficha sa vie durant une attitude distante vis-à-vis du monde ouvrier. Mon choix l'avait déçu, il devait lui apparaître comme une défaite, une débâcle, une capitulation. Il va sans dire que papa accueillit ma décision de façon frileuse, quand, fanfaron, j’annonçais ma trouvaille.

– Quelle mouche t'as donc piquée, imbécile ? Tu t'imagines te glisser comme ça dans la peau d'un prolétaire ? Il y a des règles, un langage, une culture propre à ce monde là ! Tu n'en fais pas parti, tu n'y connais rien, tu n'es pas l'un d'entre eux. Tu ne le seras jamais crétin ! Il m’asséna cette sentence d'un ton glacial.

Maintenant que j'ai du recul, il me faut bien admettre que je trouve un fond de vérité à son amertume. Avec mon éducation de petit-bourgeois, ignorant des autres et qui n'avait jamais rien fait de ses dix doigts, je prétendais tout simplement m'approprier de l'existence, des croyances et des douleurs d'une caste que je ne comprenais pas, dont les conventions m'importaient peu. La fibre colonisatrice et irrespectueuse cultivée durant des siècles par la civilisation de mes pères se réveillait en moi. Dans le fond, je me montrais pareil aux hommes de ma race, qui tout bonnement s’imaginèrent violer sans déshonneur le reste du monde et la Lune – Veni, Vidi, Vici. Moi qui manquais gravement aux mœurs de mon milieu, voilà que j’ambitionnais de piétiner celles des autres.

Antoine me devança jusqu'à l'atelier où il occupait – seul – l'un des six établis alignés le long des murs. Il débutait sa seconde année d'apprentissage et avait donc quelques bonnes longueurs d'avance et travaillait d'ores et déjà aux préliminaires de son ouvrage d'adoption. À coup sûr je me serais satisfait d'Antoine dans un rôle de pygmalion, si seulement un malaise ne s’était installé entre nous.

– Six heures et demie ! C'est trop tôt ! Tu embauches à cette heure là toi ?

– Non, à huit heures.

– Il va falloir que je me lève à quelle heure moi ?

– Le bus passe à cinq heures trente huit.

– Tu te plais ici ?

– Oui.

– On doit venir à l'atelier tous les jours ?

– Oui.

– On peut fumer ? Je demandais en tirant un paquet de cigarettes de ma poche.

– Non, pas dans les ateliers.

– Purée, la taule ! Bon je le prends où ce bus ?

– Au coin de la Rue Tissot, en sortant à droite au bout de la rue. Il faut prendre le 47 pour la gare de Perrache. Ensuite métro ligne 4 jusqu'à Guillotière. En sortant tu prends la rue Paul Bert en face et puis première à gauche et première à droite, t'es arrivé. Quelle tirade il avait fait là !

Nos relations ne s’amélioreront jamais. Si je ne trouvais pas la note juste avec Antoine, je ne la trouvais pas non plus avec les autres. Les apprentis suivant l'exemple de leurs aînés, perpétuaient un esprit corporatif franchement sectaire. Les couvreurs avec les couvreurs, les menuisiers avec les menuisiers et ainsi de suite... La paire de cordonniers que nous formions se devait d'exister en vase clos et nous manquions bigrement de complicité, ce qui n'arrangeait rien. Je ne comprenais pas qu'Antoine se montra réfractaire à ma personne. Préoccupé comme je l'étais de moi-même, j'attendais qu'il fasse un effort de sympathie à mon égard, si seulement pour former une alliance face aux quolibets qui nous accueillaient dans la salle commune –  Les amoureux, on vous pendra – Guignol et Gendarme[6] – Les tordus – Les moignons – Gauche droite - Droite gauche. En y réfléchissant je réalise maintenant que je devais lui apparaître dangereux, licencieux voir malsain. Il se peut même qu'il ait succombé à la jalousie de l'enfant unique qui sent sa place lui échapper alors qu'il ne s'agit en fait que de la partager. Peut-être enviait-il mon embauche chez Monsieur Gervais, j'apprendrais plus tard que la place lui avait échappée au début de son apprentissage. Je le jugeais ringard et vaniteux alors que les apparences le traitaient injustement. Il enfila son tablier en silence, s’assit à l'établi et après avoir déballé son ouvrage qu'il gardait enroulé dans un chiffon propre, il se mit au travail. Je profitais de ce qu'il ne s’intéressait pas à moi pour m’intéresser à lui.

Antoine était plutôt grand, en tout cas plus grand que moi, il avait la charpente solide, le corps nerveux. Son coup prenait racines dans des épaules puissantes légèrement voûtées. Il adoptait déjà, sur le tabouret, la posture ramassée quasi bossue du cordonnier. Ses doigts gris et tailladés témoignaient de son habitude à manipuler la semence  les pointes et les objets tranchants. Il avait la dentition revêche, les yeux remontant vers les tempes et le visage fermé – du moins en ce qui me concernait – sa tignasse courte laissait bourgeonner des oreilles décollées. Cependant Antoine n'avait rien d'antipathique, bien au contraire. Je l'ai vu fraterniser aisément avec des apprentis dans d'autres corps de métier alors que la coutume demeurait contraire au mélange des confréries. Son aisance diplomatique restera pour moi, une prouesse impensable, irréalisable. De jour en jour je sombrais dans un isolement qui faisait naturellement écho à mon enfermement de camé et vis-à-vis duquel j'affectais l'indifférence. À ce propos, mon séjour chez les Compagnons se marqua par une diminution aiguë de ma consommation de narcotique. Le cadre de vie, la Règle, la routine et l'éloignement de mes fréquentations parisiennes tout conspirait à un apaisement de mon appétit stupéfiant. En prime le prolétariat qui se montre généralement libéral envers la boisson, considère répréhensible l'usage des drogues. Étant donné mes aptitudes à l’addiction, je n'ai heureusement jamais succombé à l'abus d'alcool et je restais sagement à l'écart des furieuses bitures du samedi soir. Du reste je trouverais bientôt dans Lyon le moyen de m’approvisionner en haschisch de qualité supérieure. Néanmoins ma consommation quotidienne dégringola d'une trentaine de pétards à trois ou quatre repartis stratégiquement sur la journée. Je m'abstenais totalement de toutes les autres drogues à l'exception du tabac, du café et du sucre. Cette courte année Lyonnaise restera gravée dans mon souvenir comme celle de la pondération et de la régénération. La suite établira que je n'avais en réalité fait que reculer pour mieux sauter, mais cela devrait faire le sujet d'une autre histoire. Notre Mère ainsi que Monsieur Gervais n'ont jamais indiqué le moindre doute quant à mes chances de longévité au sein du Compagnonnage. J'attribue cette délicatesse à leur tolérance et à leur maturité qui visaient à croire aux promesses d'une métamorphose possible en se gardant de passer des jugements hâtifs et définitifs. Le Compagnonnage souvent taxé de fixité et d'immobilisme a su donner une vraie chance au petit gars paumé que j’étais. La rencontre hasardée avec les Compagnons du Devoir, par un après-midi ensoleillé à Paris, changea ma vie. Si l'affiliation s’avérera de courte durée, j'ai, parmi ces hommes francs et dignes, connecté aux valeurs essentielles qui me guident encore aujourd'hui et qui continuent de m'apporter soutien et repères.

Une cloche sonna la fin de l’étude et déclencha le brouhaha d'avant le dîner. Les jeunes gens se devaient de mettre à profit la demi-heure dont ils disposaient. Certains montaient vers les chambres et les douches. D'autre se rendaient au mess pour une partie impromptue. D'autres encore franchissaient empressés le porche pour faire une course dans le quartier. Moi je battais la semelle aux abords de la salle commune où j'observais ceux que je ne voyais déjà plus comme des congénères, mais qui par aphorisme devenaient des chaudronniers, des ébénistes ou des pâtissiers. Au bout d'une demi-heure d'une agitation qui rappelait singulièrement celle d'une cour de recréation, on se rendit à la salle à manger par petits groupes. Antoine ayant disparu au son de la cloche, je découvrais ce premier soir le réfectoire en solitaire. La pièce forçait l'admiration : les grandes tables avec leurs bancs de bois massif, les lambris d'appui, les carrelages, les boiseries sculptées du plafond et les luminaires, tous témoignait éloquemment du savoir-faire des Compagnons. Durant le dîner se déroula un ballet étrange. Certains des pensionnaires sans ordre ni raison allaient déposer de l'argent dans un tronc situé juste en dessous des armoiries. J'observais ce manège qui m'intrigua suffisamment pour que je me risque à questionner mon voisin de table. Celui-ci daigna me répondre brièvement du bout des lèvres cependant que ses yeux m'ignoraient royalement : « L'amende, il faut payer l'amende, une grossièreté cinq francs, un juron dix francs, une dispute cinquante francs. » Ainsi donc il n'y avait  dans la Règle, aucune trace de l'obligation la plus ordinaire et la plus convenue au quotidien de la Cayenne. Le décret qui donne le ton se manifestant d'instinct, édifiant le miroir qui reflète les peurs et les croyances individuelles conjuguées au collectif. Après le dîner j'ai fais le tour du pâté de maison en fumant mon pétard. Je me glissais ensuite entre les draps, appréhensif de mon lendemain, le premier jour de turbin.

On me secouait rudement : « Cinq heure, debout ! » Notre Mère, prévoyante et attentionnée, avait chargé l'un des garçons du dortoir de mon réveil. De la lumière filtrait par derrière la porte du couloir. Ma tête retomba sur l'oreiller et j'engageais la lute désespérément vaine contre l'appel du coma. Alors que je sombrais la brute frappa à nouveau en m’envoyant un gnon violent entre les côtes. Maintenant j'étais réveillé ! Je filais un coup d’œil à ma montre, cinq heure vingt ! Merde ! Je sautais du lit, je sautais dans mes fringues, je sautais dans le couloir. Une pause pipi et trois aspergées d'eau au visage avant de me jeter dans les escaliers. En bas, on besognait déjà aux travaux d'adoption, je m’élançais passant devant des portes éclairés. Dans la rue il caillait, une brume en haillon flottait sur le quartier. Je cavalais jusqu’à l’arrêt de bus. Je découvrais qu'à l'aube dans l’air détrempé de  Lyon, il fait salement froid. Seul, grelottant, sous l’abri désert j'allumais ma première clope en aspirant avec délice la calée du matin, celle qui signe l'arrêt de mort pour le reste de la journée. Des phares auréolés percèrent le voile... 47... en un instant le bus fut sur moi et je pus lire Perrache au pavillon. Je fis in-extremis un signe au chauffeur et montant au vol j'échappais à la Sibérie pour un moment.

Au sortir de la bouche du métro la nuit électrique de la cité s'animait de tous ceux qui comme moi, les poings au fond des poches, la tête dans les épaules se hâtaient vers le tapin mais surtout vers le chauffage central. Je tirais un petit joint de ma poche – camé ne veux pas dire désorganisé, loin de là. J’allumais avant de traverser le boulevard en me remémorant les directives d'Antoine ; en face, première à gauche, première à droite. J'avais trois ou quatre minute de marche le long des trottoirs aux boutiques grillagées, impeccable juste ce qu'il faut pour ma fumette. Voilà, j'y suis, rue Saint Jacques. À ma montre j'avais un bon quart d'heure d'avance. Je rentrais Chez Lucette, le bistro du coin, café noir, tartines blanches beurre blanc. Stoned sur la moleskine des banquettes, j'assistais au défilé des poivrots : « Bonjour Bastien, un serré arrosé, un petit calva, un demi, au revoir Bastien à demain... » Au suivant ! Moi qui à cette heure-là avais la cervelle à moitié cramée, je devisais en moi-même sur la misère humaine – on croit rêver !

Six heure trente, à la façade du 95 une enseigne un peu défraîchie annonçait en lettres bleues sur fond blanc, 'Gervais Orthopédie'. Je poussais la porte – Ding-Dong. La boutique était déserte, mais alerté par le carillon, le patron apparu bientôt fendant la tenture suspendue en bout de comptoir.

– Bonjour jeune !

– Bonjour mon...heu... patron. Il me précéda dans l’arrière boutique qui abritait l'atelier des réparations. La pièce s'ouvrait sur la cour intérieure d'un immeuble par le mur opposé, habillé de verre du sol au plafond. Durant la journée l'atelier recevait une lumière abondante et diffuse qui donnait à l'endroit l'atmosphère d'un studio d'artiste. À gauche le bureau de Monsieur Gervais qui faisait double emploi servant aussi de salon d'essayage pour les pieds les plus biscornus. Divisant l'atelier par le milieu deux établis de bois usagé se faisaient face. Le patron me désigna le plus proche, celui qui tournait le dos à la porte de son bureau.

– Voici ta place, Roger notre réparateur s'assied en face de toi. Il embauche à huit heure avec les autres. Il y a un atelier de fabrication, de l'autre côté de la cour, Jean-Pierre et Guillaume y travaillent. Madame Gervais s'occupe de la boutique et de la comptabilité. Chaque matin nous passeront en revue le travail de la veille et je te montrerais la technique sur laquelle tu travailleras, ici et à l’étude. Sauf le vendredi quand tu donneras un coup de main à la fabrication, mais je te laisse la surprise. Tu embauche plus tôt que les autres par conséquent tu débaucheras à quinze heure trente. D'accord ?

– Oui patron !

Commença alors l'interminable cortège de mes jours d'apprenti cordonnier. Chaque journée s’emboîtant parfaitement dans la précédente et offrant le réceptacle précis de la suivante. Cette enfilade monotone ne se prêtait guère aux rencontres ni aux coups de théâtre. Ma vie Lyonnaise, n'aura pas imprévu, pas de fantaisie, peu d'enthousiasme. Un chapelet de pensums qui pesait du poids des obligations et des corvées, même si je les avais choisies de mon plein gré. Pour ignorer la perspective désastreuse d'un avenir auquel sans doute je ne m'accorderais jamais, j'adoptais la politique de l'autruche. J'étouffais mon ressenti, je bâillonnais mon intuition, je voulais tout simplement ne pas le savoir. Vaille que vaille je m'astreignais à une routine assommante. J'avais acheté une bonne conduite et le génie du plan consistait à tenir bon. En mordant sur ma chique le temps qu'il faudrait, j’émergerais sur l'autre rive, réformé, valeureux, sain et équilibré, un jeune homme bien sous tous rapports. Mais il est de ces erreurs que l'on pousse trop loin et qui pour se corriger ont besoin de plus que de l'action du temps, elles nécessitent de la présence, du cœur et une étincelle de conscience. En vérité, je cherchais l'amour et ne sachant pas encore qu'il s'agit de l'accueillir et de le cultiver en moi-même j'y substituais un calcul basé sur des valeurs envers lesquelles je manquais de sincérité. Civisme, mérite et obéissance donnant le change d'une vertu dont je m'acquittais pour prix de la chimère que je prenais pour de la considération. Quand même, quels boniments aberrants n'arrivent-on pas à se faire avaler ! Toutefois il semble que j'ai bénéficié de la protection des cieux pour n'avoir pas, dans l'état d'abandon psychologique où je me trouvais, rencontrer l'une de ces phalanges qui font des ravages auprès de la jeunesse désabusée en comblant le vide affectif par des promesses de grandeur partagée. Qui sait, si mes choix d'allégeances s’étaient avérés plus radicaux je porterais peut-être aujourd'hui l'habit pourpre des sannyasins tout en arborant tatoué à mon front, l'aigle impérial enserrant une croix gammé. Mais la fortune des innocents me souriait et je reçu chez les Compagnons – de la part de Monsieur Gervais en particulier – une grosse grosse dose de bienveillance. Merci patron ! Chaque jour il m'accueillait radieux « Bonjour jeune ! », à croire que ça lui faisait plaisir de me voir. J'enfilais mon tablier et il se penchait sur moi qui empestais le cendrier froid avec gentillesse et dévouement. Tranquillement il entreprenait de partager avec moi l'amour de son métier. Et quant bien même la pratique des travaux manuels ne faisait pas parti de mon bagage, je donnais le meilleur de moi-même ne voulant pas tromper celui que j'avais décidé de substituer à mon père. Le patron m'apprit des quantités de choses merveilleuses qui ne m'auront jamais servi à rien. Affûter les tranchets, manier la pince à monter, tenir les marteaux – à clouer, à battre ou Louis XV. Actionner l'emporte pièce, choisir une soie de sanglier, torsader et poisser un fil de couture, aiguiser les alênes et surtout apprendre à m'en méfier, nettoyer le bac à colle, utiliser la baleine, enfiler la sangle de tenue, planter la semence, la cueillir à ma bouche sans me mordre les lèvres. En quelques mois j'avais fait le tour des techniques nécessaires au montage d'une paire de chaussure.

Et voilà qu'un vendredi en fin de journée un pot d'honneur se préparait au complet avec cidre et petit fours. Le patron annonça sans cérémonie : « Le jeune peux monter une paire de souliers. Lundi je le mets à la fabrication. Je vous demande à tous de l'aider dans son travail. » Joyeusement l'assemblée claironna en chœur « Oui patron ! » Même Madame Gervais que pourtant on ne voyait jamais. Le torse bombé de la gloire des premiers de la classe j'avais l'orgueil à la hausse. Ce soir là je fumais un joint supplémentaire pour fêter ça. Le lundi suivant revêtu d'un tablier neuf, je pris avec fierté ma place à l’établi. Le patron derrière un visage grave déclara :

– Jeune, aujourd'hui tu commences ta première paire de chaussures. Tu vas la faire à ton pied, selon tes goûts. Pour l'heure décides du style, et dessines un croquis de tes chaussures idéales.

– Oui patron ! Merci patron ! Il me fit déchausser pour tracer sur du papier brun l'empreinte de mes pieds en position assise et position debout. Muni d'un mètre de couturière il nota sur la feuille des dimensions : la hauteur du coup de pied, la longueur de l'arche, la position de la pliure, l'envergure des orteils, et d'autres mesures qui serviraient pour faire des formes en bois correspondantes à mes panards.

Je fixais mon choix sur une paire de godillots classiques à bouts ronds, montant jusqu'aux chevilles et lacés sur le devant. Je sélectionnais une peau huilée couleur cacao un peu rigide au montage mais qui demanderai peu d’entretien. Il me fallu un bon mois pour arriver au bout de mon affaire. J'y mis tout mon cœur, toute mon attention, toutes mes meilleures intentions. Je défaisais et recommençais, cherchant à corriger, à améliorer. Il fallu remplacer l'une des tiges que j'avais balafrée d'un coup de tranchet impardonnable. Le patron ne moufetait pas malgré le gaspillage, au contraire il trouvait  toujours des mots encourageants. J'ai sué, sur ce travail que j'ai voulu parfait. En approchant du but je me félicitais d'une tâche menée à bien avec brio ; en définitive tout cela n'avait rien de sorcier. Finalement le grand jour arriva. Un pot d'honneur s'organisa au complet avec cidre et petit fours. Devant tous les employés rassemblés je pressentais crânement mon travail à Monsieur Gervais. Le patron examina les brodequins un par un avec sérieux. Suspendus en silence nous attendions tous son verdict. Il les tourna, les retourna, étudia les perspectives, les zieuta dans tous les sens, les palpa, les soupesa, glissa une main à l’intérieur en exploration, enfin il me les tendit en disant :

– Bien jeune, très bien ! Passes les donc un peu pour voir.

Assis sur mon tabouret au milieu des admirateurs, j'enfilais le fruit du labeur de mes mains. Je me levais pour en admirer l'effet à mes pieds. Vaniteux je fis trois pas dans le cercle et, là je me mis à chanter par devers moi – Aie... Ouille, ouille... Arrgg... Aie... Ouch... Des pointes dépassaient, les bouts durs  blessaient le talon, cisaillaient les orteils, la semelle intérieure trop étroite écrasait la plante du pied, les tiges montées tendues à l’excès cassaient à la pliure, les talons exagérément hauts gênaient à la marche. Je faisais bonne figure essayant de dissimuler mon calvaire. Les autres, pas dupes, se tenaient les côtes, même Madame Gervais que pourtant on ne voyait jamais.

Je me souviens de l'air goguenard de Monsieur Gervais, Compagnon du Devoir, quand j’essayais la paire de souliers confectionnée de mes mains qu'à l’évidence je ne porterais jamais.



[1]    Service des admissions.

[2]    Aussi appelé 'les trois jours'. Les jeunes français entre l'age de dix huit et vingt cinq ans devaient servir dix huit mois sous les drapeaux. Le conseil de révision servait à déterminé dans quelle arme et dans quel corps d’armée les jeunes recrues seraient incorporés Nombreux furent ceux qui essayèrent de si soustraire en cherchant a se faire 'réformer' utilisant à ces fins des subterfuges plus ou moins habiles. Heureusement pour moi mon état de délabrement moral et physique donnait l'accent de la sincérité à mon comportement et à mes paroles intentionnellement exagérés.

[3]    P4 : Code le plus élevé dans la catégorie Psychiatrie – niveau quatre – les irrécupérables quoi.

[4]    BHV – Bazar de l’Hôtel de Ville – grand magasin parisien étrangement positionne à proximité de l’Hôtel de Ville

[5]    Dans tous les édifices de la religion catholique l'objet du culte demeure universellement un pauvre hère cloué sur une croix. Cette symbolique sado-maso depuis mon jeune age n'a eu de cesse de me fasciner et de m’intriguer. Une foule en extase adorant l'un d'entre eux livré à des douleurs atroces, lentes et barbares. Nous ne parlerons pas ici de l'Eucharistie – manger ceci est mon corps, buvez ceci est mon sang – bande de cannibales !

[6]    Théâtre de marionnettes proposant des spectacles pour enfants créé à Lyon au début du XIXe sciecle. Guignol est le personnage principal d'aventures satiriques politico-sociales qui l'opposent à Gendarme et à son bâton.

Deuxième souvenir :Je me souviens de notre première partie d’échec...

J'ai vingt deux ans et je suis un mort vivant.

Épave échouée sur la banquette d'un autocar je voyage sur une trajectoire en collision directe avec le destin. J'ai le front appuyé au carreau, les yeux dans le vide, la cervelle cramée, abrutie, en suspens. Aux creux de mes coudes des rails sinistres d'un verdâtre violacé attestent de la folie qui me consume. Il n'y a plus de volonté, de morale ou de scrupules, ni même d'amour propre qui puissent désormais me rattacher à cette existence qu'il m'agrée d'abolir jour après jour. Seules les douleurs sourdes des perforations les plus fraîches ancrent désormais ma conscience à un corps épuisé qui depuis longtemps a cessé de m’appartenir. Macchabée respirant, cadavre pensant, je cahote vers l'inéluctable, vers un choix vital auquel je me refuse obstinément. À la vie ? À la mort ? Destination purgatoire, somme toute un progrès formidable pour moi qui vis en enfer. Dans les collines la Provence chante, moi je m'en fous. L'air argenté scintille, moi je m'en fous. Le soleil radieux domine, moi je m'en fous. La vie triomphe...et moi, je m'en fous.

D'entre tous les actes de Dieu, j'ai dû mon salut à une tempête de grêle. Une calamité qui aura eu à mon égard, des suites bien au delà de l’occasionnelle voiture cabossée ou de la malencontreuse verrière brisée. L'adversité, travestie dans la voix de mon frère Pierre, blotti dans le cornet du téléphone m'aura prise pour jouet.

– Frérot ! Tu viens ramasser les cerises, avec nous demain ? Le proprio me donne la récolte du champs derrière la maison. Il faut faire vite, abîmées par la grêle elles ne tiendront pas longtemps. Après on fera des confitures et des clafoutis. Tu dormiras à la maison si tu veux.

– Heu... Ouais... OK pourquoi pas?

– Prends le car de onze heures, je t'attendrais au Puy.

– D'accord. Je concluais à la hâte.

Le Puy Sainte Réparade, l'autocar s’immobilisa d'un chuintement ferrailleux sur une place entourée de platanes. Pierre m'attendait appuyé au capot de sa voiture,  juste à coté du jeu de pétanque.

– Salut frérot ! Ben dis donc t'as une gueule de déterré toi ! Faut sortir de ton trou de temps en temps.

– Ouais, ouais, ça va.

– En voiture ! Et roulez jeunesse ! Sa bonne humeur forcée m'exaspérait, moi je le questionnais anxieux.

– Y'aura du monde ?

– Une douzaine avec toi et en comptant les trois copines d'Annie. J'attends aussi Amor avec la cousine de Jacquot. Tu les connais ?

– Non.

– Amor vit à Fontcolombe, un domaine viticole tout près. Il m'a filé un sacré coup de main lors de mon installation à la Mazouillette. Jo vient de Belgique, elle voyage beaucoup surtout pour les travaux saisonniers. Elle tire les cartes et lit dans les astres, une vraie romanichelle.

– Jolie ? Je demandais d'un ton calculé qui se voulait désinvolte.

– Heu... Oui plutôt... Je sais pas... Tu verras bien. Eus-ai-je vécu un peu plus alerte, un peu plus réveillé, le sourire narquois de mon frère à ces mots combiné au descriptif étrange qu'il venait de faire de cette fille, auraient pu me mettre la puce à l'oreille. Mais je vivais en état d'apnée cérébrale, d'atrophie de l'intuition.

Pierre habitait, La Mazouillette, une maison ancienne un peu délabrée à proximité du village. Je ne lui avais encore jamais rendu visite en ce lieu et j'ignorais les détails de son quotidien. Je savais juste qu'il vivait une relation avec Annie de douze ans sa cadette, une étudiante aux Beau-Arts un peu plus jeune que moi. Au détour d'une allée inégale nous débouchâmes devant l'habitation, le gravier se mit à protester sous les roues. Un attroupement de gens que je ne connaissais pas se tenait dans la cour. En descendant de la voiture, mon regard s’aguicha immédiatement d'une nénette à la chevelure rousse coiffée en deux grosses tresses épaisses et qui fleurait bon le prix d’excellence. Je pris soudain la mesure de mes fringues défraîchis, de mes yeux cernés et de ma gueule mouchetée d’une acné que je grattouillais et qui ne guérissait pas. Je lui souriais chichement, elle me snoba évidemment.

Pierre se glissait maintenant dans le rôle du chef scout motivant ses troupes et se mit à brailler.

– Allons y ! Attrapez les seaux et les paniers et suivez moi !

La smala s'organisa et se mit en route. Pierre marchait devant en conversation avec une jeune fille discrète. Thierry et Marie, main dans la main, emboîtaient le pas en amoureux. Suivaient Annie et ses copines, enflammées des torsades cuivrées de Fifi Brindacier. Par derrière chahutaient quatre gars bruyants fébriles de la présence des filles. Ténébreux, je fermais la marche un peu en retrait. Au delà du coin de la grange, à l’arrière de la maison, nous débouchâmes dans un verger qui comptait une quinzaine de cerisiers lourds de fruits mûrs bien que la grêle en ait éparpillé des quantités au sol. Aussitôt fût-on arrivés au pied des arbres que la cueillette s'organisa. Naturellement les groupes déjà formés s’établirent en équipes, qui choisissait chacune leur emplacement. Moi, je rodais, espérant une invitation qui ne venait pas. Aveuglé de convoitise, je rejoignis les minettes motivé par une prétention aussi futile que nigaude au prix d'excellence. L’atmosphère grésilla quand j’apparus. Les œillades et les sous entendus eurent tôt fait de m'indiquer que j’étais indésirable. Je sentais s'amasser sous la frondaison un orage de sarcasmes et d'humiliations fomenté par la descendance de Rackham le Rouge. Je ramassai mon panier et je battais en retraite avant que l’hostilité ne se mua en attaques brûlantes. Mon regard fit un tour d'horizon à la recherche d'une compagnie plus engageante. Thierry et Marie à l’écart du reste s'occupaient plus de papouilles que de cueillette, on aurait cru voir le carton – NE PAS DÉRANGER – suspendu aux branches et moi je n'ai jamais eu vocation de souffleur de chandelle. Plus proches les quatre gaillards, amas de stéroïdes querelleur, me filaient les jetons. Je me sentais incapable de trouver ma place au sein de cette cohorte de machos endurcis, j'optais pour garder mes distances. Au bout du compte restait l'arbre où mon bout-en-train de frère monologuait avec son amie. Je m'approchais prudemment en catimini. Ma venue passa inaperçue, semblait-il ; aucune réaction de la part de Pierre tout à son histoire, pas de réaction chez elle non plus. Circonspect et peu enthousiaste, j'attaquais la récolte. Tout en grappillant je glissais des regards à la dérobée vers la frangine. Le teint mat, les cheveux châtain clair en queue de cheval et des yeux noisette arrondis, elle devait avoir mon âge peut-être un peu plus ou un peu moins, difficile à dire. Son corps, musclé et svelte, rayonnait santé et vitalité. Sa pensée en revanche semblait occupée ailleurs, vers des sphères profondément intimes. Sa mise était simple, sans chiqué ; elle portait une paire de jeans, un marcel blanc et des sandales en lanières de cuir à la romaine. Elle travaillait vite et bien, je la vis remplir un seau à ras-bord cependant qu'au fond de mon panier roulaient quelques poignées de cerises à peine. Les mots de Pierre me revinrent en mémoire « Elle voyage beaucoup surtout pour les travaux saisonniers » C’était donc elle la fameuse romanichelle qui lisait dans les cartes et qui sondait les coulisses du cosmos ! Hum... Je la considérais maintenant avec d'autres yeux. Évidement elle ne réveillait en rien mes fantasmes d'adolescent. Manifestement elle n’abhorrait aucun des artifices destinés à aiguillonner l'instinct des matous et dont se paraient les pimbêches. En y regardant à deux fois, je comprenais maintenant les attributs qui la distinguaient des autres ; le physique énergique, les yeux profonds, le regard droit, les manières réservées et une dégaine au naturel. Son aura d'ardente pénétration empreinte de modestie farouche venait compléter sa sobriété corporelle ce qui lui conférait des charmes atypiques mais vrais. Elle faisait peu cas d’elle-même et montrait zéro inclination à se faire valoir, rendant rarissime les indices pour mieux la deviner. L’indéniable discrétion et l'intensité qui marquaient sa présence me renvoyaient à un  imaginaire d'ascétisme, d'intelligence subtile et de force intérieure. En un mot je la trouvais intrigante.

Pierre s’éloigna pour rassembler le butin des travailleurs. Sous l'arbre l'embarras s'installait entre nous. Il fallait le neutraliser d'urgence :

– Tu t'appelles comment ?

– Jo. Fit-elle aussi brève que son prénom.

– Tu connais mon frère depuis longtemps ?

– Je suis la cousine de Jacquot, alors Pierre, je le connaîs depuis un moment. J'habite à Fontcolombe avec Amor. On se voit souvent. On entretient des rapports de bon voisinage.

– Ha ! Jacquot un vieux pote... Et je retombais platement dans la mollesse de mon cerveau embrumé, de mon imagination ankylosée.

Les minutes s’égrainaient silencieuses et moi je me faisais des films : Elle doit me trouver con... Elle vit avec Amor... Elle a quand même pas l'air commode... Elle me trouve moche... Elle est pas causante, je l’intéresse pas... Oh et puis merde ! Je laisse tomber ! Découragé par son acharnement au travail, j'abandonnais là ma piètre tentative de cueillette ; moi qui m’enorgueillissais de mon allergie pour le travail honnête, on ne m'y prendrait pas aujourd'hui ! Je me trouvais un arbre à distance, m’adossais à son pied tournant le dos au monde, et j'entrepris de me rouler un joint histoire de bien me convaincre de la vie épatante que je menais.

Plus tard, en sortant de la torpeur, je constatais que le champ était vide, le travail achevé les autres avaient dû rentrés à la Mazouillette. Mon réveil fut pâteux et douloureux. Quand on émerge du cirage, en fin d'après midi, englouti dans une fièvre hallucinée qui contracte le ventre d'un nœud douloureux ; quand chaque fibre du corps hurle « Assez ! Par pitié ! De grâce ! », quand l'amertume du poison s'installe au fond de la bouche sans y être invitée, il n'y a dans le manuel du petit toxico qu'un seul recours possible. J'attrapais ma musette et j'étalais dans l'herbe la panoplie complète de l'héroïnomane ordinaire. Un flacon à pipette remplie d'eau, une petite cuillère au manche tordu pour qu'elle repose bouche à l'horizontale, un peu d'ouate dans une pochette à glissière, un Opinel taille bébé, une seringue intraveineuse, une bande de caoutchouc, un briquet et bien sûr l'emballage plié en enveloppe qui recelait la came. Dans la douceur du soir naissant, assis dans un champ de cerisiers qui embaumait la lavande et assourdi du cri-cri rythmé des grillons, je n'avais qu'un seul désir, qu'une seule destination, qu'une seule raison, j'aspirais tout bonnement à l'abrutissement, à l'abandon, au crétinisme.

Je commençais par filer un grand coup de langue dans la cuillère pour en nettoyer le résidu des brouillaminis passés. Mes mâchoires grinçantes d’anxiété trouvèrent là un peu de répit, l'avant-goût rassurait le corps quant à l'imminence d'une injection. Les nerfs s'assagirent et je me mis d'urgence à ma popote. Je déposai une pointe de poudre blanche au fond de la cuillère. Pas trop, c’était un apaisement du malaise que je cherchais, pas un ticket en aller simple vers l'hébétude baveuse et nauséeuse deux à trois heures durant. Même si ma mentalité d'empoisonneur m'y aurait aisément incitée, les circonstances ne s'y prêtaient pas et je n'avais nullement l'intention de donner mon asservissement en spectacle. Je dissolvais la charge en y ajoutant un peu d'eau. Précautionneusement j'appliquais la flamme du briquet au bombé de la cuillère pour réduire le mélange. Je touillais avec la lame du canif et pour finir je déposais une petite boule d'ouate dans la mixture chaude. Je plaçais l'aiguille sur le coton afin de filtrer le cocktail que j'aspirai dans la seringue. Je capuchonnai le dard et délicatement je déposai le pistolet dans l'herbe. Mes mains étaient moites et mes os sourdaient d'impatience, mais il me fallait d'abords disposer de l'équipement avant de pousser le philtre dans mes veines. Je savais que je n'aurais bientôt plus loisir à faire du rangement. Dés l'injection achevée la drogue submergerait dans l'instant mon corps d'un tsunami aphrodisiaque irrésistible. Je consentirai alors, pour quelques instants d'ivresse, à une rémission complète et sans condition de mes sens et de ma chair. Ensuite viendrait la chute, lente, très lente, inexorable, délicieuse. Ma carcasse pénétrée d'une langueur toxique, flotterait captive dans un demi-monde liquoreux, rembourré, savoureux. Incapable du moindre mouvement je m’abîmerais, captif, aux fantasmes projetés sur l’écran de mes paupières closes par un mental mensonger. Un drogué, trouvé sous un cerisier en pleine transe narcotique avec son bardas éparpillé par devers lui, ça fait désordre. On peut être fier de sa réputation de mauvais garçon sans pour autant perdre le sens du décorum !

Je décapuchonnai, et de la phalange d'extrémité du majeur qui prenait appui sur le pouce pour faire ressort, je tapotais le corps de la seringue collectant ainsi vers la base de l'aiguille les bulles d'air mêlées au liquide. Je pressai doucement le piston jusqu'à ce qu'une goutte perle à la cannelure de la flèche chassant de cette façon le souffle criminel tapi dans la sarbacane Tel Rambo, posté en guet-apens le poignard entre les dents, je protégeais l'aiguille dénudée en plaçant la seringue au travers de ma bouche. Je sanglai mon biceps d'un garrot étroit, le flot du sang se ralentit, la pression monta dans les artères. Je pris la seringue à mes lèvres, m'en saisissant comme je tiendrais un stylo – était-ce mon épitaphe que je m’apprêtais à écrire..?  Je mordais sur l'extrémité du caoutchouc de façon à pouvoir relâcher l'emprise de la ligature d'un mouvement de la tête. Je serrai et desserrai mon poing énergiquement espérant ainsi mieux faire saillir les veines – soit dit en passant qu'avec des veines aussi nulles j'aurais pu me choisir un autre hobby, je ne sais pas moi, faire du Meccano ou collectionner les cartes postale du bord de mer ; mais ça tournait à la boucherie avec ces vaisseaux imprécis qui se faisaient désirés – Finalement j’étais prêt. Le bras tendu, l’intérieur du coude tourné vers le ciel, je palpais la chair tendre à la recherche d'une veine aimable qui s'annoncerait d'un roulis caractérisé sous mes doigts. Voilà j'en tenais une, du moins je le croyais... J’employais maintenant la seringue comme je l'aurais fait d'une aiguille à coudre. L’instrument bien à plat sur l'avant bras, l'aiguillon dirigé vers l’épaule, le mouvement se voulait délicat et franc à la fois. Je poussais un point de reprise – ça rentre comme dans du beurre – je guettais au bout de l'aiguille la petite résistance vaincue qui indiquerait une perforation heureuse. Rien... J’enfonçais derechef juste à côté... rien. Il fallait impérativement rester calme, ne pas laisser l'impatience compliquer les choses. Il m'est arrivé de devoir percer cinq ou six fois pour la trouver cette saloperie de veine. Plus moyen de reculer, de toute façon, le corps n'attendrait pas, il s'y refusait tout entier, qui se transissait de frissons glacés à l'idée de surseoir à l’exécution. Respirer profondément et surtout pas de bousculade même si le garrot commençait à m'incommoder. Troisième tentative, j’aiguillonnais bien dans l'alignement de l'ombre bleutée sous la peau blanche...tac...gagné ! La voilà la petite chérie, je la tenais enfin. Je tirai pianissimo sur le piston. Un nuage de sang envahit l’intérieur du tube, tout allait bien. D'un mouvement de la tête je me libérais du garrot. Graduellement, tout doucement j'inoculais le poison. Je retirais l'aiguille, repliais mon bras sur un flocon d'ouate... Crac, Boum Cavalcade ! La tête roula vers l'arrière, le corps étourdi se relâchait totalement, les paupières se baissèrent sur des yeux révulsés. Une vague chaude, lourde, radieuse m'envahissait, j'en augmentais les effets en m'y abandonnant totalement, en m'y noyant avec délice. Prisonnier de la marée, esclave du roulis, je n'opposais aucune résistance, aucune volonté, aucune présence. Bouillant d'un orgasme éperdu qui n'a de cesse de culminer, j’entamai l'escalade inversée vers le septième sous-sol. J'avais véritablement le diable au corps.

Les toxicomanes adopteront peut-être une vision plus romantisée de leur péché mignon, mais il faut bien admettre que la dépendance demeure en soit un trait de caractère avilissant. Le drogué comme le voleur, l'assassin ou le violeur donnent à leur raison les justifications de leurs agissements coupables. Mais à quoi cela les conduit-il sinon à un enfermement et à une solitude qu'ils créent pour eux-mêmes. Toutefois qu'il soit question de nos petits travers ou de nos grands délires, les cas de consciences restent identiques. À l'heure de renoncer aux enchaînements et aux conditionnements il faudra plus que du calcul, du courage ou de la volonté ; il faudra une conviction fervente et sans indulgence que l'honnêteté vis à vis de soi-même devient la marche à suivre, qu'elle s'impose comme la réponse juste. Surtout il conviendra de se soumettre aux commandements de l'amour, d'astreindre le mental et le corps à l'intelligence du cœur, de s’inféoder à l'empire de la foi. On prendra alors la véritable mesure des personnes, celles qui feront le pas d'abandonner leurs habitudes et de réformer leurs faiblesses, ou celles qui trouveront toujours bon sens pour ne pas le faire. La soif de dignité tout comme l'amour du sublime animent tous les hommes universellement. Ces aspirations centrales à la condition humaine bousculeront les status Quo, défieront les legs du passé et changeront les mémoires, qu'il s'agisse d’arrêter de fumer, de boire du café, de mentir, de se camer, de croire en dieu, de croire en la science, d'exploiter les êtres humain, de commettre des larcins, de détourner de l'argent, de se croire intelligent, de violer les enfants, de torturer, d’emprisonner, de vendre des armes, d'empoisonner les cultures, de détruite les forêts, de massacrer les baleines, de faire du trafic d'organes ou d'absoudre la xénophobie et j'en passe...

J'émergeais de la transe le corps assouvi pour un temps. Le soleil nous avait faussé compagnie en disparaissant derrière une colline. La nature, baignée de la lumière douce du crépuscule s'esquivait vers la nuit en masses grises ardoises. J'avais soif et un peu froid. J’attrapais ma musette et je partis zigzaguant vers la Mazouillette. On entrait dans la maison par la pièce commune en descendant deux marches basses. Le gros de la bande rassemblé là s'affairait bruyamment. Pierre, Annie et l'une des copines s'empressaient à la cuisine. On me proposa une bière fraîche que j'acceptais avec reconnaissance. J'allais m’asseoir loin de l’agitation sur les premières marches du petit escalier qui colimaçonait vers l’étage. Je décapsulais et j'avalais le contenu de la bouteille en trois grandes goulées arides. Occupant l'une extrémités de la grande table, les quatre gaillards jouaient à la Belote en jetant des regards de biais vers le brasier ardent. La rouquine paradait sexy, en compagnie de sa copine dans un renfoncement du mur. Petite, pulpeuse et décidément bien roulée, l'alezane avait choisi une posture qui mettait en valeur des seins généreux qu'on devinait sous un chemisier jaune poussin évasée vers les épaules et froncée à l'encolure. Perchée haute sur le rebord d'une fenêtre elle dominait en leur faisant face les quatre benêts subjugués. Les bras raidis de chaque côté du corps, les mains coincées sous les fesses, elle se penchait vers les garçons en cambrant légèrement les reins sa tête renvoyée vers l'arrière. Elle avait défait ses tresses, libérant des boucles rouges qui déferlaient jusqu'au milieu de son dos, ravivant le feu de rouille qui crépitait sur sa peau. Elle rigolait toute en soubresauts et en gloussements bêtes qui, je soupçonnais avaient pour but de pourvoir à la fascination des quatre phallocrates domptés par la houle des tétons qui gonflait son corsage. Ses cuisses oblongues capées de rotules rondes et lisses s'exhibaient à hauteur du regard. On devinait à peine un petit short kaki que venaient compléter une paire de pataugas desquelles dépassaient des chaussettes oranges tire-bouchonnées vers les chevilles. De toute évidence elle savait commander aux désirs que les hommes avaient de son corps. Un homme un vrai, celui avec le poignard entre les dents, aurait attrapé la crinière cramoisie à pleine mains et là sur la table, devant tout le monde, aurait brutalement souiller les attraits dont elle se plaisait à enfiévrer les demi-sels. Voilà comment j'affabulais qu'il eut convenu de se comporter avec cette allumeuse ! Mais nous ne vivons pas dans un film américain de série B, n'est-ce pas ?

La romanichelle occupait l'autre bout de la grande table. Elle tranchait des tomates dans un grand saladier blanc posé devant elle. Assis à ses côtés, un homme visiblement son aîné, conversait avec elle de façon complice. Le copain de Fontcolombe nous à rejoint pensais-je par devers moi quelque peu dépité. Amor, tunisien, baraqué avait une physionomie engageante et un rire sonore plein de dents. Détendu et chaleureux ce personnage émanait un charisme puissant et forçait la sympathie. N'importe quelle fille l'aurait préféré à moi, pour sûr ! Isolé dans ma bulle opiacée, j'observais la galerie avec morgue et ennui. Je fini par sortir m'asseoir sous la treille pour pétuner du haschisch et rêvasser.

J'écrasais le mégot d'un pétard quand Pierre vint m'annoncer le dîner. Super ! Avec toute cette fumette, j'ai la fringale au ventre moi. Nous entrâmes dans la maison, le plafonnier lançait une lumière plate sur la table autour de laquelle on avait pris place. Il restait un espace libre à la gauche de l'astrologue, je m'y glissais. Elle m'accueillit en me proposant de servir mon assiette. J'acceptais de bon cœur, mais la voix me faisant défaut mon remerciement atone resta coincé dans mon gosier. Quel nul je faisais ! Je reçu une grosse portion d'une salade qui se voulait Niçoise, je la gloutonnais pour combler ma fringale de défoncé. Le repas se déroula à la française, on mangea trop, on but trop, on déconna trop. Le niveau sonore montait en proportion de la quantité d'alcool ingurgitée. Les personnalités se débridaient. Les quatre grivois dépassaient les limites du vulgaire faisant des blagues salaces de plus en plus lourdes décochées aux trois copines avec la rouquine en point de mire. Amor prit le parti des filles. De l’habileté de sa verve, que je découvrais pour la première fois, il incitait les forts en gueule à s'enfoncer toujours plus avant dans la voie du ridicule. Son rire sonnait large et fort, les minettes profitaient ouvertement de son allégeance. La fille flambée, point d'orgue de la libido ambiante, minaudait en tournant à la provoque. Quant aux imbéciles, ils s'embourbaient sur le chemin qui, croyaient-ils, mènerait à la carotte. Pauvres naïfs ! Décidément mes semblables m’attristaient. On voulait tous la baiser ! Mais ces quatre olibrius se vautraient dans l'obscénité, fiers de leur bassesse. Il me fallait fuir cette cour des miracles cérébraux. Je me tournais vers Jo et je demandais à voix basse :

-    Tu veux partager un joint ? Elle eut cette réponse magnifique :

-    D'accord.

Nous quittâmes la table et nous nous éclipsâmes par l'escalier de marches hautes. En quittant la pièce j'attrapais au vol les yeux d'Amor. Entre arabes, ou tout comme, on se comprend en silence et à distance :

– Attention frère, je te la confie.

– Tu n'as rien à craindre frère, je respecte l’honneur.

L'escalier étroit desservait deux chambres. À droite clairement celle de Pierre et Annie. Nous entrâmes à gauche, dans une grande pièce où étaient empilés des matelas qui serviraient plus tard au couchage de la troupe. Nous nous assîmes par terre face à face et je commençais illico à rouler un joint. Elle ne parlait pas et moi je ne savais quoi dire. J'avisais un damier et des pions rangé derrière elle sur une étagère. Pour me donner une contenance je proposais :

– Tu veux faire une partie d’échec ?

– D'accord. Fit-elle simplement.

J'avais le pétard aux lèvres mais avant d'allumer j'attrapais la boite et l’échiquier que je disposais entre nous. En amateur éclairé je plaçais un pion dans une de mes main. Je lui présentais mes poings fermés pour qu'elle fasse un choix. Elle jouerait avec les noirs. Moi, couillon, j’annonçais comme le veux la coutume :

– Les blancs jouent et gagnent. Gros malin va !

J'alignais mes pions, les blancs. Elle ne bougeait pas. J’alignais maintenant les noirs de son côté du plateau. Elle ne bougeait pas. J’allumais le joint et j'entamais la partie avec panache en avançant le cavalier du roi – ça en jette toujours cette ouverture là. Elle, impassible ne bougeait pas. Je lui tendis le joint pour l'aider à réfléchir. Elle le prit délicatement comme on tiendrait une rose pour la porter à son nez. Aucune pièce ne bougeait sur l’échiquier. Je patientais en silence... Je respectais sa concentration... Je la respectais même un sacré bon bout de temps... Aucune pièce ne bougeait sur l’échiquier. Après un long moment, elle me rendit le machin...éteint.

– Tu fumes pas ?

– Non merci.

Aucune pièce n'avait bougé sur l’échiquier.

– Tu joues pas aux échecs non plus ?

– Non pas vraiment.

Nous partîmes d'un rire facile et complice. La glace était brisée, nous nous sentions proches tout à coup. On laissa s'ouvrirent les écluses et l'on se mit à parler sans retenue, en confiance. Je parlais de la mort... elle parlait de renouveau. Je parlais du mal de vivre... elle parlait de survie. Je parlais d'amitié... elle parlait d'union. Je parlais de drogue... elle ne parlait pas. Je parlais d'argent... elle parlait de responsabilité. Je parlais de ma mère... elle parlait de son père. Je parlais de sexualité... elle parlait d'amour. Je parlais de faire des enfants... elle parlait d’élever les enfants. Je parlais d’érudition... elle parlait de connaissance. Je parlais de rêverie... elle parlait de ses voyages. Nous sommes restés des heures à nous parler devant ce cavalier penaud passé seul à l'attaque.

Je me souviens de notre première partie d’échec, notre unique partie d’échec qui toujours restera pour moi la seule partie d’échec.

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27 novembre 2014

Cycle d'ateliers de méthodologie, Auroville, France

 

Automne 2014

Le Pavillon de France, Auroville, Inde  organise un cycle d’ateliers  de méthodologie animée par Florence, qui propose de réunir une dizaine de participants, pour écrire au fil de la plume, selon l'humeur et les  rencontres.

3 thèmes développés

      Ecrire un roman jeunesse

      Ecrire une nouvelle policière

      Ecrire son autobiographie

  

 

TAJ                           13 Décembre 2014

Une nouvelle autobiographique

Péripétie angélique et rugueuse. Le regard ardoise, baba de stupeur hardie. La margoulette lancinante tourmentée par des quenottes persévérantes. Les cuissots amers des griffures de la paille jonchée. Des gouttelettes en arc-en-ciel roulent  des feuilles. Pucerons, coccinelles et limaces comme à la parade. À contrecœur, une tige tendre cède la toupie de jade laiteuse à ma fouille potelée, présomptueuse.

L’akène, délicatement velue, cabossée de graines effilés, me remplit la pogne. Je renifle, je flaire. Le bouquet frais, sobre et immature demeure absent au répertoire. Bizut, me voilà transporté d'une émotion verte. La collerette en étoile me grattouille le nez. J'ambitionne absolument au goût, à l'établissement de la postérité. Je loge le zinzin dans mon suçoir, main aplatie sur le groin. Motivé, je mâchouille de tous mes crocs redoutables qui effleurent à peine.

La chose coriace ne se prête aucunement aux assauts énergiques des mandibules.  La salive coule abondante, charriant une âpreté et une aigreur inconnues. Une rivière de bave sort de son lit, inonde le menton puis le cou. Les grains rêches s'estampillent dans le malabar des muqueuses, soulageant miraculeusement le calvaire de la mâchoire en bourgeon. Tout de go j'abandonne le machin pour confirmer que ceux que j’aperçois, là, auront le même effet salutaire. Me voilà qui débroussaille les bidules à tours de manche, un premier, puis un autre, et un autre et encore un autre...

Et maintenant, la voix adolescente et familière résonne au dessus de ma tête :

« Ah te voilà coquin ! Viens on rentre. »

Les mains chéries, tendres et fermes m'attrapant sous les ailerons et en une envolée me rendre à mon trône légitime. Juché en maître absolu, je règne dominant le monde de ma puissance, le doux visage rassurant de Miche tout près du mien.

« Regarde un peu dans quel état tu t'es mit, fripouille ! »

LE BONHEUR !

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